Django au Mali

Le dernier film de Quentin Tarantino, Django Unchained, est une nouvelle catharsis, dans la droite ligne de "Inglorious Basterds". Là il dénonçait la barbarie nazie, ici il vomit la barbarie des négriers et l'esclavage communément admis dans le sud des Etats-Unis il y a 150 ans, mais sous une forme originale, un western baroque, et très gore. Autant d'hémoglobine que d'humour. Les méchants sont ceux qui ne respectent pas la dignité humaine, et ils meurent par dizaine à la plus grande joie des spectateurs. Le film a un énorme succès en France, avec plus de deux millions de spectateurs en deux semaines. Comment a-t-on pu admettre l'esclavage, comment a-t-on pu traiter ainsi des êtres humains sans aucune vergogne? Ce n'est que justice si les négriers sont assassinés, et personne ne le déplore.
Pendant ce temps, au Mali, la reconquête du Nord par les armées est saluée par les populations. Enfin libérés du joug des islamistes, ou plutôt des milices djihadistes qui ont beaucoup tué, torturé, amputé, les Maliens se souviennent, condamnent, volent ou tuent les anciens, et se vengent. Ce qui est admis dans toutes les démocraties chez Tarantino est condamné au Mali par la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH). Car elle veille au Mali, et dès le 15janvier, Florent Geel, responsable du bureau Afrique, s'indignait dans Le Monde d'une possible exaction: "sûr à 100 % qu'une personne, accusée d'appartenance avec les groupes armés djihadistes et qui a pu être identifiée, a disparu. Des témoins l'ont vue être emmenée par des militaires. On pense qu'elle a été exécutée." Chaque jour est rapportée une allégation, une possible exaction, une image de magasin pillé, alors que les exactions faites par les envahisseurs n'effrayaient pas la FIDH jusque là. Cette organisation pointe aujourd'hui le rôle de la France dans des exécutions sommaires après la libération de Konna (Le Figaro). Paris a pris la mesure du risque politique (surtout après le discours de François Hollande en Algérie) et s'inquiète. Il n'est pas question ici de légitimer la "corvée de charbon", de donner quitus aux voyous qui prennent alibi pour se venger de leurs voisins, mais comment empêcher des exécutions rapides d'anciens tortionnaires avérés? Comment une armée en guerre, dont la mission est de conquérir des territoires, peut-elle faire simultanément des opérations de police pour lesquelles elle n'est pas formée? Que penser surtout de ces associations des droits de l'Homme qui viennent vérifier si la guerre est propre, eux qui ont été si silencieux sur les causes qui l'ont déclenchée, si silencieux quand "l'ordre régnait à Varsovie", ou quand la Charia sévissait ou sévit encore.
S'agissant des règlements de compte, les bonnes âmes françaises peuvent s'enquérir de l'épuration en 1945 auprès de nos anciens, plus particulièrement dans le Sud-Ouest. Quant à la responsabilité de l'armée française, rappelons qu'au Rwanda, elle reçut l'ordre de rester passive et l'arme au pied tandis que se perpétrait le massacre des Tutsis. Fermer les yeux est aussi coupable, on est toujours sali quand on est entouré de méchants.
Quant aux membres de ces associations, qui aiment surement Tarantino et sa revanche sur les méchants, ils peuvent relire Péguy: "le kantisme a les mains pures. Mais il n’a pas de mains. Et nous, nos mains calleuses, nos mains noueuses, nos mains pécheresses, nous avons quelquefois les mains pleines."

Les interviews

François Gabart a remporté ce dimanche le Vendée Globe, tour du monde à la voile en solitaire, sans escale et sans assistance, dans un temps record de 78 jours (et deux heures pour les puristes). 24 000 milles marins à partir des Sables-d'Olonne. Record de Jules Verne de 80 jours battu. Notre nouveau champion est jeune, intelligent, beau, courageux, bref le gendre idéal. Les cinq cents journalistes accrédités se pressaient sur le ponton de l'arrivée pour l'interviewer. Il était heureux, heureux comme Ulysse qui a fait un beau voyage, qui a vu cent paysages (écouter la suite ici), qui a su surmonter le froid, l'humidité, la faim, le manque de sommeil, la peur quelquefois, pour manœuvrer au mieux son bateau et calculer, intuiter la route la plus favorable. Il n'a que trois heures d'avance sur la ligne d'arrivée et pourrait enfin relâcher sa tension, décompenser, mais la foule l'acclame, les honneurs du triomphe... Quelle immense émotion et les premières questions en direct: "que ressentez-vous? Quels ont été les moments les plus forts?" alors que celui qu'il est en train de vivre est unique, énorme.

Alexandre Berceaux est l'un des otages français libérés samedi en huit par l'armée algérienne lors de l'assaut du site gazier d'In Almenas occupé dans le Sahara algérien par un groupe islamiste. L'otage a ainsi passé 40 heures caché sous un lit. Une heure après sa libération, l'homme qui s'était vu mort est interviewé par le grand journaliste Elkkabbach: "Est-ce que vous avez eu peur?" insiste-t-il à plusieurs reprises. Que peut apporter au public la réponse à cette question? Idem pour Florence Cassez, libérée des geôles mexicaines, interviewée sur TF1: "qu'avez-vous ressenti à l'annonce de votre libération... à votre arrivée sur le tarmac de Roissy?" Un quart d'heure de fadaises.              

Pourquoi les journalistes font-ils appel ainsi à l'émotion la plus triviale, pensant approcher l'individu et son vécu? A travers les questions qu'il pose à celui qui vient de vivre un évènement particulier, le journaliste doit nous faire comprendre la problématique globale pour que nous puissions en tirer une idée: idée d'une situation, d'une performance, de l'homme du jour. L'interview réussi doit permettre le passage du particulier au général, de l'existence à la pensée. Pour reprendre les idées centrales de Kant, il y a l'intuition, le concept et l'idée, théories de la sensibilité, de l'entendement et de la raison. Le concept ne donne jamais accès à l'existence, l'idée est la connaissance du particulier par concept, et seule l'intuition permet de saisir l'existence, l'individu réel. L'intuition est toujours sensible, toujours située dans un espace et un temps, mais n'est aussi que de "l'intelligible confus" (Leibniz). Nos folliculaires pensent-ils trouver l'existence, le réel, le sensible en sollicitant l'émotion dans leurs entretiens? En tout cas, les auditeurs sont lassés de cette dérive permanente qui conduit à la vacuité. Mes émotions instantanées ne vous rapporteront rien sur la connaissance de mon sensible, ni de ma réalité environnante. Cessons de confondre émotion et sensibilité.