Les interviews

François Gabart a remporté ce dimanche le Vendée Globe, tour du monde à la voile en solitaire, sans escale et sans assistance, dans un temps record de 78 jours (et deux heures pour les puristes). 24 000 milles marins à partir des Sables-d'Olonne. Record de Jules Verne de 80 jours battu. Notre nouveau champion est jeune, intelligent, beau, courageux, bref le gendre idéal. Les cinq cents journalistes accrédités se pressaient sur le ponton de l'arrivée pour l'interviewer. Il était heureux, heureux comme Ulysse qui a fait un beau voyage, qui a vu cent paysages (écouter la suite ici), qui a su surmonter le froid, l'humidité, la faim, le manque de sommeil, la peur quelquefois, pour manœuvrer au mieux son bateau et calculer, intuiter la route la plus favorable. Il n'a que trois heures d'avance sur la ligne d'arrivée et pourrait enfin relâcher sa tension, décompenser, mais la foule l'acclame, les honneurs du triomphe... Quelle immense émotion et les premières questions en direct: "que ressentez-vous? Quels ont été les moments les plus forts?" alors que celui qu'il est en train de vivre est unique, énorme.

Alexandre Berceaux est l'un des otages français libérés samedi en huit par l'armée algérienne lors de l'assaut du site gazier d'In Almenas occupé dans le Sahara algérien par un groupe islamiste. L'otage a ainsi passé 40 heures caché sous un lit. Une heure après sa libération, l'homme qui s'était vu mort est interviewé par le grand journaliste Elkkabbach: "Est-ce que vous avez eu peur?" insiste-t-il à plusieurs reprises. Que peut apporter au public la réponse à cette question? Idem pour Florence Cassez, libérée des geôles mexicaines, interviewée sur TF1: "qu'avez-vous ressenti à l'annonce de votre libération... à votre arrivée sur le tarmac de Roissy?" Un quart d'heure de fadaises.              

Pourquoi les journalistes font-ils appel ainsi à l'émotion la plus triviale, pensant approcher l'individu et son vécu? A travers les questions qu'il pose à celui qui vient de vivre un évènement particulier, le journaliste doit nous faire comprendre la problématique globale pour que nous puissions en tirer une idée: idée d'une situation, d'une performance, de l'homme du jour. L'interview réussi doit permettre le passage du particulier au général, de l'existence à la pensée. Pour reprendre les idées centrales de Kant, il y a l'intuition, le concept et l'idée, théories de la sensibilité, de l'entendement et de la raison. Le concept ne donne jamais accès à l'existence, l'idée est la connaissance du particulier par concept, et seule l'intuition permet de saisir l'existence, l'individu réel. L'intuition est toujours sensible, toujours située dans un espace et un temps, mais n'est aussi que de "l'intelligible confus" (Leibniz). Nos folliculaires pensent-ils trouver l'existence, le réel, le sensible en sollicitant l'émotion dans leurs entretiens? En tout cas, les auditeurs sont lassés de cette dérive permanente qui conduit à la vacuité. Mes émotions instantanées ne vous rapporteront rien sur la connaissance de mon sensible, ni de ma réalité environnante. Cessons de confondre émotion et sensibilité.

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