14 juillet 2013

C'est par un billet d'humeur que reprend vie ce blog interrompu temporairement par de nombreuses sollicitations. L'actualité française était pourtant riche et fournissait matière à disserter cyniquement ou philosophiquement pendant les dernières semaines. Il est vrai que la popularité du Président, le chômage, l'économie nationale, et même les trains déraillent. On espérait retrouver la cohésion d'un peuple à la date du 14 juillet qui inspire généralement la liesse, la solidarité et aussi le défilé militaire. Les derniers sondages montrent en effet que le pays est divisé et les Français mécontents, mais que l'image de l'armée est renforcée chez les Français tandis que l'antimilitarisme baisse (Le Figaro). Au moment où le goupillon est de plus en plus rejeté par nos sociétés occidentales, malgré le charisme du nouveau Pape, le sabre retrouve un lustre imprévu. Qui peut croire à une lame de fond si on accentue ce tralala médiatique fait autour du traditionnel défilé?
Le 12 juillet, le ministre de la Défense est venu assister aux répétitions du défilé sur les Champs-Élysées. Du jamais vu! Il était accompagné du Gouverneur militaire de Paris, le général Hervé Charpentier. Ce dernier, dont le poste se justifie plus par l'héritage historique que par la charge de travail, rappelait aux journalistes que 4800 hommes et femmes au total défileraient sur les Champs-Élysées, 265 véhicules - soit 35% de moins qu'en 2012 - participeraient au défilé motorisé, 58 avions et 35 hélicoptères - 12% de moins - au défilé aérien. Un format resserré qui devrait se traduire par une économie de l'ordre de 10% à 15% par rapport à l'année dernière. Le général Hervé Charpentier concluait: "Comme tous nos concitoyens, nous faisons attention à nos dépenses". 
De qui vous moquez-vous, mon général? Vous bloquez les Champs-Élysées à plusieurs reprises avec force policiers, mettez en frais de déplacement des milliers de participants pendant plusieurs jours, mobilisez un ministre et toute sa cour le 12 juillet pour être sûr que tout sera parfait. Avez-vous fait de même en Irak, en Afghanistan, au Mali? Un militaire ne répète pas une opération de guerre, il s'entraine. S'il peut au risque de sa vie improviser sur un théâtre d'opérations inconnu, ne pensez-vous pas mon général qu'il saura se repérer sur l'avenue qu'il pratique depuis des lustres? Et s'il faut répéter le défilé au pas en rang par douze, il suffit de le faire à 17 heures dans la cour de sa caserne pendant une heure. Vous montrerez ainsi que vous faites des économies. Les militaires font un métier noble qui est dévalorisé quand on leur fait jouer les intermittents du spectacle. Tandis que les troupes en opération manquent de pièces de rechange, que terriens, marins et aviateurs se désespèrent devant les coupes budgétaires continuelles, un général inutile nous explique les fausses économies qu'il réalise. Comme certaines épouses qui reviennent chargées de paquets le jour des soldes, et expliquent toutes les économies qu'elles ont réalisées. Triste spectacle, mon général! A quand la fin de ces grotesques répétitions publiques?

Fraude et secret bancaire

Les deux derniers pays des États membres de l'Union à refuser l'échange automatique d'informations prévu dans une directive de 2003 sur l'épargne ont annoncé leur volonté de négocier la levée du secret bancaire. Le Premier ministre du Luxembourg, Jean-Claude Juncker, a confirmé mercredi que son pays était prêt à "l'échange automatique à partir du 1er janvier 2015". Le chancelier autrichien Werner Faymann a annonçé le même jour sa volonté de "négocier" la levée du secret bancaire pour les résidents étrangers détenteurs d'un compte sur son sol. La pression américaine n'est pas pour rien dans ce retournement qui porte un coup fatal au secret bancaire. Avec la législation FATCA ("Foreign Accounts Tax Compliance Act"), les Etats-Unis imposeront sous peu à toutes les institutions financières de la planète de leur livrer des informations sur tous les avoirs des Américains, sous peine de lourdes pénalités. Les banques et fonds qui refuseraient de coopérer verraient tous les transferts d'origine américaine taxés à 30% (Trends).
La lutte contre les paradis fiscaux a l'assentiment des populations en cette période de crise. La lutte, pour ne pas dire la guerre, contre les paradis fiscaux permettrait de dégager 2 ou 3% du PIB de ressources fiscales. Le journal De Morgen publie le résultat d'une enquête de l'université de Linz: l'économie au noir en Belgique représente en 20013 encore 16,4% du produit intérieur brut (PIB). En Allemagne, l'économie souterraine est estimée à 13% du PIB, contre 9,9% en France, 9,7% en Angleterre et à peine 9,1% aux Pays-Bas. Les pays d'Europe de l'Est affichent les pires résultats, avec une économie souterraine estimée à environ 30% du PIB en Bulgarie. 
Il reste à prouver les liens entre l'économie souterraine et les paradis fiscaux. Que représente l'évasion fiscale dans le monde? Selon le FMI, les fonds concernés se monteraient à 5.500 milliards d'euros, soit près de trois fois le PIB de la France (Trends). Il semblerait également que 50% des transactions mondiales transiteraient par des paradis fiscaux, qui compteraient 4000 banques et 2 millions de sociétés-écrans. Pour l'ONG Tax Justice Network, les sommes en jeu seraient plus importantes, atteignant jusqu’à 25 000 milliards d'euros, soit 10 fois le PIB de la France. Cela représente un tiers des ressources financières mondiales, et une somme qui pourrait générer entre 148 et 218 milliards d'euros de recettes fiscales par an dans les caisses des états du monde entier. De quoi sortir l'Europe de l'austérité. Mais nos dirigeants croient-ils réellement à ce qu'ils énoncent?
Prenons l'exemple d'un produit fabriqué en masse en Chine, à 20 centimes. Il est revendu au client final en Europe de 15 à 20 euros. Pour assurer un petit bénéfice en France après avoir payé les frais logistiques et de distribution, l'importateur doit l'acheter environ 5 à 7 euros. Aussi, il va créer une société à Hong Kong qui achètera le produit en Chine et le revendra à son autre société en France. Cet énorme bénéfice ne sera pas taxé car les Britanniques ont décidé que les sociétés Limited, (ltd) installées à Hong Kong qui revendraient des produits hors du territoire ne seraient pas taxées. Il n'y a donc que la facture qui transite par la ltd. Ce type de législation fiscale anglo-saxonne se retrouve dans beaucoup de leurs anciens comptoirs commerciaux, à Jersey et Guernesey près de chez nous. On trouve aussi des équivalences à Andorre, Lichtenstein, Delaware, etc...Est-ce de l'optimisation fiscale, de la fraude fiscale? La bataille contre les paradis fiscaux ne fait que commencer, et se fera sans le support des Britanniques. A moins que les premières mesures ne soient que de la poudre aux yeux!

Récession

Le Président nous a rassuré lors de sa conférence de presse: "la France se porte un peu mieux que le reste de la zone euro". Il est vrai que si la cinquième puissance mondiale en 2010 se compare à l'Espagne, la hausse historique de son nombre de demandeurs d’emploi 3.224.600 (catégorie A) est ridicule devant les 6 millions déclarés en Espagne. Doit-on rappeler que le nombre total de demandeurs d’emploi enregistrés à Pôle Emploi en France et dans les départements outre-mer était de 5 millions le mois dernier?
Le Monde publiait dernièrement l'article titré: Dérapage surprise de la dette et du déficit public. La dette continue d'exploser atteignant un nouveau record à 90,2% du PIB et le déficit de 2012 s'élève à 4,8%. Le ministre des finances, Pierre Moscovici de commenter: "Nous sommes sur la bonne voie, on est en train de réduire les déficits". Sous-entendu, heureusement que Sarkozy n'est plus là. Quelle merveilleuse école que l'ENA qui donne un tel aplomb à ses élèves.
Notre Président normal accumule les mauvais records : la France vient d'entrer en récession. Elle a connu deux trimestres consécutifs de croissance négative du produit intérieur brut, deux fois - 0,2%. Cette définition technique nous stigmatise, alors que l'Allemagne qui a connu un trimestre à -0,7% et le suivant à +0,1% n'est pas en récession. Est-ce suffisant pour nous rassurer
La Commission Européenne mise, dans ses prévisions économiques de printemps publiées par Le Figaro, sur une croissance légèrement négative en 2013 (-0,1%, après 0% en 2012) avant une reprise modeste en 2014 de 1,1%. Le déficit public s'établirait à 3,9% en 2013. Il resterait élevé en 2014, à 4,2%, très loin des promesses du candidat Hollande. L'endettement, qui s'est élevé à 90,2% du PIB en 2012, croîtrait pour atteindre 94,0% en 2013 et 96,2% en 2014.
Le commissaire européen aux Affaires économiques, Olli Rehn, a déclaré qu'il est "raisonnable" d'accorder à la France un délai supplémentaire de deux ans pour ramener son déficit public sous la barre des 3%. Il avait été plus brutal avec Chypre. La Commission presse avec tact François Hollande de prendre des mesures: le changement, c'est maintenant. Mais celui-ci ne veut pas de réformes structurelles qui déplairaient à son électorat, ni réduire les dépenses pour sauver un modèle social aussi désuet que moribond. Nos dirigeants regardent en spectateurs immobiles la dette monter, invectivant les responsables qu'en sont la droite, Sarkozy, Merkel, l'Europe, les banques, l'austérité et le libéralisme. Peut-on parler d'austérité quand on dépense 4% de plus qu'on ne gagne?

Il est vrai que le Président français n'a pas de marge de manœuvre pour réduire le chômage. Explication technique: les gains de productivité de l'économie française sont régulièrement de 1% par an. Partant, d'une année sur l'autre, les entreprises sont capables de produire la même chose avec 1% d'emplois en moins. Donc, le seuil de croissance à partir duquel on commence à créer des emplois est supérieur à 1% par an, soit 0,25% par trimestre. Mais la hausse de la population active française en 2013 et 2014 nécessite, pour l'absorber, la création d'au moins 100 000 emplois par an. Il faut en moyenne une croissance de 1,5 %, soit environ 0,4 % par trimestre. Bien plus que l'Allemagne ou l'Italie dont la population est en déclin, la France a un besoin crucial et rapide d'un retour à la croissance. D'où les incantations lancées en conférence de presse: volonté de reprendre "l’offensive", "devoir de sortir l’Europe de la langueur", "instaurer un gouvernement économique" de la zone euro, qui se réunirait tous les mois et serait animé par un président désigné pour une durée longue. Ce gouvernement saurait faire en Europe et pour la France ce qu'on ne sait pas faire en France. Cela s'appelle "la patate chaude". Voilà le remède au moment où se développe une profonde hostilité à l’égard de l’UE. L’organisation d’enquête eurobaromètre a publié dernièrement un sondage (Alex Lantier: wsws.org) révélant une profonde hostilité à l’égard de l’UE dans six pays européens: 42% des Polonais, 53% des Italiens, 56 des Français, 59 des Allemands, 69 des Britanniques et 72% des Espagnols ont dit n’avoir aucune confiance dans l’UE en tant qu’institution. Ces pays totalisent ensemble plus de deux-tiers des 500 millions d’habitants que représente la population de l’UE.
L'héritage, ou la patate chaude, les deux grandes théories apprises à l'ENA, ainsi que savoir blablater deux heures et demi devant un parterre docile. Fidel Castro faisait mieux, six heures, tandis que son pays plongeait dans la misère. En attendant, la France s’enferre dans sa récession.

Comme le temps passe

Des semaines que ce blog n'était plus actif, des mois et même un an qu'une nouvelle gouvernance était en place, des années que Thatcher avait plongé dans le crépuscule. L'enterrement de TINA (there is no alternative) a réveillé les frustrations et les blessures profondes qu'elle a infligées aux syndicats et aux mineurs. On ne dirige ni les hommes, ni les peuples avec des certitudes, et TINA a fini par lasser même ses meilleurs amis. Mais dans une époque de crise que les nostalgiques de Trotski appellent crise du libéralisme, il est bon de rappeler quelques uns des principes de la Dame de fer: "l’État n’a aucune autre source d’argent que l’argent que les gens gagnent eux-mêmes. Si l’État souhaite dépenser plus, il ne peut le faire qu’en empruntant votre épargne ou en vous taxant davantage... L’argent public n’existe pas, il n’y a que l’argent des contribuables... Vous ne devenez pas riches en commandant un carnet de chèques à votre banque et aucune nation n’est jamais devenue plus prospère en taxant ses citoyens au-delà de leur capacité." Les reportages complaisants sur les haineux qui ont fêté sa mort ne révèlent que l'acharnement des sociaux-démocrates envers ses thèses inacceptables ou ce propos: "La prospérité ne viendra pas de l’invention de programmes de dépenses publiques de plus en plus somptueux", démentant ainsi la légende du New Deal de Roosevelt. Qui aura le cran de rappeler son inefficacité économique? Ce n'est surtout pas notre Président par défaut, qui croit aux vieux mythes tel "la relance de l'économie par la consommation". Il est vrai que de plus en plus d'économistes en herbe condamnent l'austérité, sans la définir. Que le remboursement des dettes réduise le pouvoir d'achat est un truisme, qu'il faille modérer ces remboursements pour éviter les bouleversements de vie des moins favorisés en est un autre. En déduire qu'il faut repousser ces remboursements à des temps propices et entendre cette théorie rabâchée à longueur d'onde et de temps ne montre que l'impéritie du gouvernement et de son Président, et l'inculture économique de notre population. Un an déjà que nous baignons dans les incantations. A quand le changement?
Une forte activité industrielle, qui me laisse peu de temps pour faire vivre ce blog, me témoigne chaque jour la désespérance ambiante en France, du moins dans l'industrie. Le sentiment prédominant est la peur: la peur du lendemain qui freine tout investissement et toute embauche, la peur de ne pas être payé par son client ce qui multiplie les factures pro forma. La peur du banquier qui ne voudrait prêter qu'à ceux qui n'en ont pas besoin, avec des garanties exorbitantes. La peur de perdre son emploi, qui ne stimule pas à travailler plus et mieux, qui ne réduit pas l'absentéisme, bien au contraire. Les personnels des entreprises ont compris que les 32 milliards de formation et la boite à outils ne sont que des artifices politiques inefficaces, une ligne Maginot qui n'empêchera pas l'invasion, plutôt la submersion de notre modèle social vétuste. Personne n'a le courage de l'adapter à nos moyens, et les Français attendent d'y être contraints par "l'Europe". En attendant, dans les partis extrêmes, on maudit par avance l'Europe en prônant des théories insensées sur l'euro, le rôle de l’État et des services publics, et la grandeur retrouvée de la France. Fermez le ban! Le courage de brailler pour cacher la peur. Des chimères pour retrouver une fierté de gavroche.
L'Europe nous a donné deux ans pour sortir de notre torpeur, croire en notre futur. Cessons de désespérer, de ressasser le passé, acceptons de réduire notre voilure, de nous adapter au nouveau monde. Comprenons que la crise actuelle est la crise de l'Europe qui a cessé de dominer le monde.
Comme le temps passe, se dit-on quand vient le crépuscule du soir (poème de Baudelaire):
   C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent !
   La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finissent
   Leur destinée et vont vers le gouffre commun ;
   L'hôpital se remplit de leurs soupirs.

François Cluzet

Après un billet sur les Intouchables, quoi de plus naturel que de parler de François Cluzet. Bon acteur, bel acteur, et comme le disait Brel, "beau et con à la fois". Mais c'est une connerie à la mode, qu'on lui pardonne car il le dit après 3 minutes d'interview: "je suis de gauche". Pas la gauche énarque, ni par idéal, par refus de l'injustice et des grandes inégalités. Non, seulement la gauche bobo sans culture. Il vient de tourner un film "11.6", comme les 11.6 millions d'euros détournés par le convoyeur de fonds Toni Musulin en 2009. 
François Cluzet n'est pas seulement acteur, il est aussi philosophe depuis qu'il a tourné dans deux films à succès et qu'il se sent à l'abri du besoin. Il est solidaire et trouve normal de payer des impôts, il est amoureux d'une nouvelle femme jeune et jolie, bref, il est sur un petit nuage et comprend la détresse des gens simples. Il explique que le film est une "enquête sur comment le type en est arrivé là" et que si le geste a été fait, c’est "à force d’humiliation". Musulin est toujours en prison et personne ne lui a parlé, mais François Cluzet sait. Il sait l'humiliation des damnés de la terre, mais pas celle des policiers qui recherchent Toni, ni de ses futurs gardiens de prison, ni d'ailleurs du caporal-chef mort au Mali pour la France, tous au même salaire. 
2,5 millions d’euros sont manquants, et l'acteur d'affirmer : "Moi je t’avoue franchement que je lui souhaite (de les avoir gardés). Il a volé une banque mais on a l’impression qu’il n’a volé personne". En 1968, à l'âge de 20 ans, dans la rue, c'était excusable. Mais à 57 ans, à France 2, c'est pitoyable. Quelques mois avant, acteur du film idiot "don't disturb", il déclare avec son beau sourire:" bien sûr, j'ai eu déjà du désir pour un homme". Il sait être à la mode, il sait adhérer à la pensée unique.
Encore un film français fortement subventionné qui élèvera les valeurs de nos jeunes têtes brunes. Un film où l'acteur est manipulé pour incarner une thèse. Un vrai film aurait exploré Toni Musulin à sa sortie de prison, recouvrant ses 2,5 M€. Milan Kundera nous l'explique bien dans son livre "l'Art du Roman". La vocation du roman, c'est l'exploration de l'être, les mille façons d'être-au-monde en tant qu'homme singulier, le Dasein d'Heidegger. Les bobos disent "c'est l'humiliation, la haine..." tandis que le romancier n'examine pas la réalité mais l'existence, il décrit un personnage qui vit, qui va au bout de sa problématique existentielle. Quand Toni Musulin retrouvera liberté et richesse, comment persévérera-t-il dans son être, quel sera son devenir parmi le champ de toutes ses possibilités? Quelle décision prendra-t-il, comment se transformera -t-elle en acte et les actes en aventure, l'aventure de sa vie? Voilà comment Kundera aurait traité le sujet, autour de l'existence, et en fils spirituel de Heidegger. Par quoi le moi peut-il être saisi? Kundera aurait approché ce Dasein, cet être-là, l'aurait observé une fois jeté dans le monde, et puis se serait effacé derrière son héros, le laissant par exemple devenir inauthentique dans une société de masse.  
Milan Kundera rappelle alors "le dictionnaire des idées reçues" de Flaubert, pamphlet contre la bêtise qu'il adapte à notre époque en écrivant: la bêtise moderne signifie non pas l'ignorance mais la non- pensée des idées reçues. La découverte flaubertienne est pour l'avenir du monde plus importante que les idées les plus bouleversantes de Marx ou Freud. Car on peut imaginer un avenir sans la lutte des classes ou sans la psychanalyse, mais pas sans la montée irrésistible des idées reçues qui, propagées par les mass-média, risquent de devenir bientôt une force qui écrasera toute pensée originale et individuelle et étouffera ainsi l'essence même de la culture européenne des Temps modernes.
L'intouchable François Cluzet a pris de l'avance.

Les intouchables

Magnifique photo de la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy chargée du dossier de l’amiante depuis dix ans, que publie cette semaine le journal Libération. Elle va devoir quitter son poste car la loi prévoit que les magistrats sont déchargés automatiquement de leurs fonctions spécialisées à l’échéance des dix ans. Elle souhaitait  continuer à instruire et clore ses dossiers, et notamment celui de l’amiante, avant son départ en retraite dans dix-huit mois, nous confirme le journal. Que penser d'un magistrat qui souhaite clôturer un dossier au dernier jour de sa vie active? Finir dans dix huit mois ce qu'elle n'est pas arrivée à faire en dix ans, soit deux quinquennats? Mais la photo est assassine. Cet amas de dossiers donne la plus mauvaise image de la Justice. Alors que le leitmotiv de tout opérationnel, industriel ou artisan est la chasse au gaspillage, la réduction des coûts, la réduction des cycles, il existe un univers clos, protégé, hors du temps, où des gratte-papiers intouchables remplissent des milliers de pages que personne ne lira, surtout s'ils sont remplacés avant la fin de leur travaux, oubliant qu'ils sont le recours des victimes, à leur service. Au siècle de l'informatique, où une clé USB grosse comme un pouce contient 10 Giga-octets, que veut montrer cette juge trônant fièrement au milieu d'un tel désordre paperassier? Son amour du travail administratif, son professionnalisme, son respect de la procédure tandis que les victimes de l'amiante n'y voient que mépris pour leurs souffrances, indifférence à leur attente, attente du jugement, de la condamnation, de la réparation. Personne ne supporterait un tel désordre sur le bureau de son collaborateur, sauf chez les intouchables, ceux qui jugent et n'ont pas à être jugés sinon la République est en émoi. Souvenons-nous de l'affaire Tapie dont la politique s'est emparée. Le tribunal correctionnel, saisi en 1993 par le juge Eva Joly pour banqueroute, a relaxé Bernard Tapie en 2009, aucune faute pénale n’étant retenue contre lui. Et certains députés de s'indigner qu'il reçoive une indemnisation de préjudice moral! Laissez la justice faire son travail nous disent les politiques, mais sommes-nous sûrs qu'ils travaillent? 
Le 20 janvier 1992 s'écrase un Airbus 320 sur le mont Saint-Odile. Le procès de l'accident s'ouvrira à Colmar le 2 mai 2006. De quoi est faite la journée d'un magistrat qui enquête 14 ans sur un dossier aussi simple que le crash d'un avion en descente trop rapide sur une colline, et surtout, comment imaginer le travail de deuil des proches? Ce qui compte, c'est l'indépendance de la Justice. Quiconque porte un jugement sur une décision de justice est considéré en rupture totale avec le principe de respect de l'indépendance de la justice, et punissable par le biais de l'article 434-25 du code pénal.
Le juge Gentil, pugnace, honnête, indépendant (Nouvel Obs), portera plainte contre le député Guaino qui a jugé indigne et irresponsable sa décision de mise en examen de l'ancien chef de l’État. Facile d'être pugnace quand l'interlocuteur est menotté et l'adversaire bâillonné. Quand Nicolas Sarkozy lui dit, après huit heures d'interrogatoire tendu: "Ne vous inquiétez pas, je n’en resterai pas là", il se sent menacé, outragé. Quel beau métier que celui où vous travaillez à votre rythme, décidez en fonction de votre propre conviction, en toute impunité, protégé par les lois faites sur mesure pour vous!
Lecture du journal Le Point: "une expertise médicale diligentée en 2011 par le juge Gentil défend l'hypothèse que Liliane Bettencourt est diminuée intellectuellement depuis 2006, ce que n'avait jamais diagnostiqué l'ensemble des médecins qui la suivait à cette époque." Sarkozy a donc profité d'un état de faiblesse inconnu de tous et peut être inculpé à ce titre ce jour. Si l'on sait que le juge Gentil a publié il y a quelques mois une diatribe avec 81 collègues contre Sarkozy, que François Hollande a dit au salon de l'agriculture à une fillette: Sarkozy, "tu ne le verras plus", si l'on rajoute que notre magistrat en photo sera déplacée alors qu'elle avait mis Martine Aubry en examen, on se pose de sacrés questions sur l'indépendance de la justice. Le tribunal de Bordeaux nous rappelle le tribunal de Vichy.

Le Commandante

Les terres socialistes en tremblent encore: le dictateur est mort. Il était très riche, a pu tout acheter, surtout les pauvres si nombreux, et imposer démocratiquement sa tyrannie. Assis sur une montagne d'or noir, 297 milliards de barils pour Le Figaro, 500 milliards pour Forbes, les plus grandes réserves du monde devant l'Arabie Saoudite, il pouvait acheter les pauvres, les pays pauvres, en déclarant la guerre aux riches, aux pays riches, au nom d'une idéologie qu'affectionne Mélenchon. Il sera embaumé, comme Lénine, Staline et Mao, et comme pour eux, le vent de l'histoire balayera la légende, l'idéologie. Il ne restera que le bilan. Son bilan social n'est pas négatif, il a réduit de moitié l'extrème pauvreté (de 21,7% à 10,7%). Près de la moitié de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 1999, moins d'un quart aujourd'hui. Pensez-vous qu'en Arabie Saoudite, il reste un quart de la population vivant sous le seuil de pauvreté? Il a réduit de moitié l'analphabétisme, de 9,1% en 1999 à 4,9% en 2011 (Trends), mais faut-il que le niveau soit resté bas pour qu'ils l'adulent, le pleurent, leur grand comédien! "Il a crée un système de protection sociale, a rendu gratuit l'accès à la santé et à l'éducation, il a instauré un salaire minimum et généralisé les retraites pour le secteur informel" (L'Expansion) et personne ne conteste les dires de ses proches. Son bilan social est flatteur, à condition que la population ne replonge pas dans la pauvreté, demain, car son bilan économique est désastreux. Il faut plaindre son successeur...
L'or noir fournit plus de 90% des recettes en devises du Venezuela, qui souffre de la "maladie hollandaise" (nous aussi en avons une en France): l'appréciation du taux change de la monnaie, qui nuit à l'exportation hors hydrocarbure. Le tissu agricole et industriel vénézuélien a été ravagé par les effets de ce syndrome. L'Etat a exproprié près de trois millions de propriétaires agricoles. 30 millions d'hectares de terres fertiles sont aujourd'hui laissées à l'abandon, ce qui oblige le pays à importer 80% de sa consommation alimentaire. Le pays importe les deux tiers de ce qu'il consomme et l'inflation tourne en rythme annuel autour des 30%. 1 600 compagnies sont passées sous contrôle de l'Etat qui représentait en 2009, 30% du PIB du pays. Le secteur privé est aujourd'hui asphyxié, atrophié. S'agissant du pétrole, la situation est aussi dramatique. Chavez a fait de PDVSA (Petroleos de Venezuela SA), la compagnie pétrolière nationale, sa compagnie. Il licenciera la moitié de ses personnels, 19 000. Ses ouvriers devaient être avec lui, de son côté, ou partir. “PDVSA’s workers are with this revolution, and those who aren’t should go somewhere else. Go to Miami.” Voilà pour ceux qui pensent qu'il n'est pas un dictateur, comme le ministre inconnu qui représentait notre gouvernement à son enterrement ("le monde gagnerait à avoir beaucoup de dictateurs comme Hugo Chavez"). Hugo Chavez a mis à la tête des sociétés ses proches discrétionnairement. Comment s'étonner que la production pétrolière stagne depuis que tous les cadres ont été licenciés, l'exploitation gazière ne décolle pas, les industries de l'aluminium et du ciment, florissantes à la fin des années 1990, sont pratiquement arrêtées depuis leur nationalisation. Son pétrole lourd nécessite des ingénieurs de haut niveau, des investissements pour augmenter la qualité, la sécurité, la productivité. Ce sont des mots capitalistes, aussi le Vénézuela peine à fournir 3% de la production mondiale, malgré ses immenses réserves.
Pour pouvoir s'affirmer sur la scène internationale, il achetait ses soutiens, les pays pauvres. "Depuis 2005, un accord (Petrocaribe) permet à 18 pays de la région d'obtenir du pétrole vénézuélien à des conditions privilégiées. Les pays bénéficiaires ne règlent qu'entre 5 % et 50 % de la valeur des importations, avec un délai de grâce de deux ans. Le reste de la facture est payable à vingt-cinq ans, avec un taux d'intérêt de 1 %" (Le Monde). Des alliances diplomatiques cher payées uniquement pour sa gloire personnelle, tel Kadhafi: celui qui a défié les USA, le capitalisme, l'occident libéral... Un véritable salmigondis où se mélangent le respect de la planète, la consommation, Jésus qui n'aimait pas les riches. Un théâtre qui n'impressionnait que les gauchos du monde entier, qui fermaient les yeux sur le développement de la corruption, de l'insécurité, de l'inflation. La Chine même l'a soutenu, en échange d'un pétrole pas cher: plus de US$ 20 mds de crédits à PDVSA. La caractéristique de ces prêts étant leur remboursement en pétrole par des livraisons de PDVSA à PetroChina, (Huffington Post). Ces cadeaux étaient faits au détriment de son peuple, pour sa gloriole, pour finir embaumé. Vanitas vanitatum. Ailleurs qu'en politique, cela s'appelle détournement de biens publics, ou abus de biens sociaux. Le bilan économique du commandante est clair: un déficit public près de 7,5% du PIB, une dette de 51%. Le taux de chômage officiel s'établit à 8%. Il faudra 10 ans pour reconstruire l'industrie pétrolière détruite. L'opposition vénézuélienne a prévenu, si elle l'emporte: Petrocaribe sera menacé de disparition. Le candidat Henrique Capriles Radonski l'avait annoncé lors de la campagne pour le scrutin d'octobre 2012 : "A partir de 2013, plus aucun baril gratuit de pétrole ne sera envoyé à d'autres pays", avait-il promis. C'est une phrase de bon manager, mais aime-t-il suffisamment les pauvres pour gagner? Que va-t-on pouvoir dire et écrire à la mort du grand frère Fidel Castro?

Renonciation

Gloire lui soit rendue! Joseph Alois Ratzinger vient de donner un signe fort de modernité et de simplicité. Il renonce à faire semblant d'exercer sa charge. Il a vu sombrer Jean-Paul II, l'a assisté pendant son déclin physique. Il ne veut pas ressembler à ce qu'il a vu. Il a une trop haute idée de sa charge, et une juste idée de l'homme. Certes, les réactionnaires sortent du bois: le cardinal Stanislaw Dziwisz, secrétaire personnel de Jean Paul II, a émis une critique :« Wojtyla est resté, il avait compris que l’on ne descend pas de la croix ». L'image est belle, mais il ne faut pas oublier qu'un légionnaire, d'un coup de lance, aida le Christ a s'élever, Lui évita une éventuelle marche arrière. De nos jours, les coups de pouce, les coups de lance sont interdits. Le monde est en transformation, les dirigeants, les responsables se doivent d'être aux manettes, pas au lit. Souvenons-nous des dernières années émollientes des présidences Chirac et Mitterand. Souvenons-nous des dix dernières années de Franco n'ayant plus toute sa tête, entouré de courtisans, alors que l'Espagne s'impatientait de rentrer dans la modernité. De même pour Tito dont on retardait artificiellement la mort, alors que la Yougoslavie attendait d'éclater. Et Pétain, le maréchal Pétain nommé à la tête de l’État à 85 ans quand nos pleutres politiciens n'en voulaient plus, le brave Pétain de Verdun, devenu tellement brave qu'il ne refusa rien à Hitler. "La vieillesse est un naufrage" dira De Gaulle. Pourquoi Benoit XVI serait-il protégé de ce naufrage par l'Esprit Saint? Le Christ donna à Pierre le pouvoir de lier et de délier. Ainsi soit-il.
MM. Pierre Rentchnick et Pierre Accoce ont publié en 1978 un ouvrage qui fit sensation "Ces malades qui nous gouvernent". Ils rappelaient les pathologies qui ont affaibli les dirigeants dans des moments critiques. Les Français se souviennent du calvaire des derniers mois de Georges Pompidou, atteint de la maladie de Waldenstrom (cancer). Mais qui se souvient de la maladie de Chamberlain et de ses dramatiques conséquences devant Hitler à Munich? Et de Roosevelt, dont la tension montait à 30 lors de la conférence de Yalta, alors qu'il se partageait le monde avec Staline? N'est-ce pas trahir son peuple et ses électeurs que de s'accrocher à son pouvoir dans ces moments cruciaux? Qu'importe le courage qu'ils affichent et les souffrances qu'ils endurent s'ils remplissent mal les fonctions qui leur ont été assignées! Les peuples veulent des chefs qui ont des visions, et non des héros, des ego qui se mettent en avant.
Le livre cite de nombreux exemples, Salazar, Mao, Khrouchtchev, Brejnev, Pie XII, Staline, Nixon. Il rappelle John F. Kennedy, atteint depuis son enfance de la maladie d'Addison (maladie des glandes surrénales) qui l'obligeait à prendre des doses massives de médicaments. Il passait la moitié de ses journées couché, à l’époque même où Khrouchtchev installait les fusées soviétiques à Cuba. 
Aujourd'hui encore, deux leaders politiques de premier plan en Amérique du Sud, le Président Hugo Chavez et le leader cubain historique, Fidel Castro sont trop affaiblis pour diriger. Tant qu'ils seront vivants, aucune réforme pourtant vitale pour leur pays ne pourra être envisagée. Même leur ombre fait encore peur! 
Le pouvoir divin des rois de France leur était donné lors du sacre. Le 4 novembre 1380, le roi Charles VI est sacré à Reims, à l'âge de douze ans. Le 5 août 1392, il est déclaré officiellement fou lorsqu'il tua six chevaliers qui étaient ses compagnons, avant d'être maitrisé. Son règne dura 42 ans, jusqu'en 1422, dont trente ans de folie, tandis que les Anglais ravageaient les campagnes de France. Un tiers de la guerre de Cent Ans avec un roi fou au pouvoir, parce qu'il était sacré. Gloire soit rendue à Benoit XVI ! 
Pour le plaisir, Musset (tristesse), puis Baudelaire (l'horloge):
  J’ai perdu ma force et ma vie,
  Et mes amis et ma gaîté ;
  J’ai perdu jusqu’à la fierté
  Qui faisait croire à mon génie

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Django au Mali

Le dernier film de Quentin Tarantino, Django Unchained, est une nouvelle catharsis, dans la droite ligne de "Inglorious Basterds". Là il dénonçait la barbarie nazie, ici il vomit la barbarie des négriers et l'esclavage communément admis dans le sud des Etats-Unis il y a 150 ans, mais sous une forme originale, un western baroque, et très gore. Autant d'hémoglobine que d'humour. Les méchants sont ceux qui ne respectent pas la dignité humaine, et ils meurent par dizaine à la plus grande joie des spectateurs. Le film a un énorme succès en France, avec plus de deux millions de spectateurs en deux semaines. Comment a-t-on pu admettre l'esclavage, comment a-t-on pu traiter ainsi des êtres humains sans aucune vergogne? Ce n'est que justice si les négriers sont assassinés, et personne ne le déplore.
Pendant ce temps, au Mali, la reconquête du Nord par les armées est saluée par les populations. Enfin libérés du joug des islamistes, ou plutôt des milices djihadistes qui ont beaucoup tué, torturé, amputé, les Maliens se souviennent, condamnent, volent ou tuent les anciens, et se vengent. Ce qui est admis dans toutes les démocraties chez Tarantino est condamné au Mali par la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH). Car elle veille au Mali, et dès le 15janvier, Florent Geel, responsable du bureau Afrique, s'indignait dans Le Monde d'une possible exaction: "sûr à 100 % qu'une personne, accusée d'appartenance avec les groupes armés djihadistes et qui a pu être identifiée, a disparu. Des témoins l'ont vue être emmenée par des militaires. On pense qu'elle a été exécutée." Chaque jour est rapportée une allégation, une possible exaction, une image de magasin pillé, alors que les exactions faites par les envahisseurs n'effrayaient pas la FIDH jusque là. Cette organisation pointe aujourd'hui le rôle de la France dans des exécutions sommaires après la libération de Konna (Le Figaro). Paris a pris la mesure du risque politique (surtout après le discours de François Hollande en Algérie) et s'inquiète. Il n'est pas question ici de légitimer la "corvée de charbon", de donner quitus aux voyous qui prennent alibi pour se venger de leurs voisins, mais comment empêcher des exécutions rapides d'anciens tortionnaires avérés? Comment une armée en guerre, dont la mission est de conquérir des territoires, peut-elle faire simultanément des opérations de police pour lesquelles elle n'est pas formée? Que penser surtout de ces associations des droits de l'Homme qui viennent vérifier si la guerre est propre, eux qui ont été si silencieux sur les causes qui l'ont déclenchée, si silencieux quand "l'ordre régnait à Varsovie", ou quand la Charia sévissait ou sévit encore.
S'agissant des règlements de compte, les bonnes âmes françaises peuvent s'enquérir de l'épuration en 1945 auprès de nos anciens, plus particulièrement dans le Sud-Ouest. Quant à la responsabilité de l'armée française, rappelons qu'au Rwanda, elle reçut l'ordre de rester passive et l'arme au pied tandis que se perpétrait le massacre des Tutsis. Fermer les yeux est aussi coupable, on est toujours sali quand on est entouré de méchants.
Quant aux membres de ces associations, qui aiment surement Tarantino et sa revanche sur les méchants, ils peuvent relire Péguy: "le kantisme a les mains pures. Mais il n’a pas de mains. Et nous, nos mains calleuses, nos mains noueuses, nos mains pécheresses, nous avons quelquefois les mains pleines."

Les interviews

François Gabart a remporté ce dimanche le Vendée Globe, tour du monde à la voile en solitaire, sans escale et sans assistance, dans un temps record de 78 jours (et deux heures pour les puristes). 24 000 milles marins à partir des Sables-d'Olonne. Record de Jules Verne de 80 jours battu. Notre nouveau champion est jeune, intelligent, beau, courageux, bref le gendre idéal. Les cinq cents journalistes accrédités se pressaient sur le ponton de l'arrivée pour l'interviewer. Il était heureux, heureux comme Ulysse qui a fait un beau voyage, qui a vu cent paysages (écouter la suite ici), qui a su surmonter le froid, l'humidité, la faim, le manque de sommeil, la peur quelquefois, pour manœuvrer au mieux son bateau et calculer, intuiter la route la plus favorable. Il n'a que trois heures d'avance sur la ligne d'arrivée et pourrait enfin relâcher sa tension, décompenser, mais la foule l'acclame, les honneurs du triomphe... Quelle immense émotion et les premières questions en direct: "que ressentez-vous? Quels ont été les moments les plus forts?" alors que celui qu'il est en train de vivre est unique, énorme.

Alexandre Berceaux est l'un des otages français libérés samedi en huit par l'armée algérienne lors de l'assaut du site gazier d'In Almenas occupé dans le Sahara algérien par un groupe islamiste. L'otage a ainsi passé 40 heures caché sous un lit. Une heure après sa libération, l'homme qui s'était vu mort est interviewé par le grand journaliste Elkkabbach: "Est-ce que vous avez eu peur?" insiste-t-il à plusieurs reprises. Que peut apporter au public la réponse à cette question? Idem pour Florence Cassez, libérée des geôles mexicaines, interviewée sur TF1: "qu'avez-vous ressenti à l'annonce de votre libération... à votre arrivée sur le tarmac de Roissy?" Un quart d'heure de fadaises.              

Pourquoi les journalistes font-ils appel ainsi à l'émotion la plus triviale, pensant approcher l'individu et son vécu? A travers les questions qu'il pose à celui qui vient de vivre un évènement particulier, le journaliste doit nous faire comprendre la problématique globale pour que nous puissions en tirer une idée: idée d'une situation, d'une performance, de l'homme du jour. L'interview réussi doit permettre le passage du particulier au général, de l'existence à la pensée. Pour reprendre les idées centrales de Kant, il y a l'intuition, le concept et l'idée, théories de la sensibilité, de l'entendement et de la raison. Le concept ne donne jamais accès à l'existence, l'idée est la connaissance du particulier par concept, et seule l'intuition permet de saisir l'existence, l'individu réel. L'intuition est toujours sensible, toujours située dans un espace et un temps, mais n'est aussi que de "l'intelligible confus" (Leibniz). Nos folliculaires pensent-ils trouver l'existence, le réel, le sensible en sollicitant l'émotion dans leurs entretiens? En tout cas, les auditeurs sont lassés de cette dérive permanente qui conduit à la vacuité. Mes émotions instantanées ne vous rapporteront rien sur la connaissance de mon sensible, ni de ma réalité environnante. Cessons de confondre émotion et sensibilité.

Rythme scolaire

"Le gouvernement ne reculera pas... La réforme est passée, le décret est pris...à la rentrée 2014, tous les enfants de France seront aux quatre jours et demi" affirmait la semaine dernière Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale. La récente grève à Paris des enseignants du primaire suivie à 90%, contre le retour de la semaine à quatre jours et demi, présage un affrontement douloureux si le passage en force persiste. Pourtant le consensus paraissait établi depuis trente ans entre professionnels, chercheurs et politiciens de tous bords sur la lourdeur d'une journée de six heures d'enseignement. Le passage à quatre jours par semaine en 2008 n'a pas amélioré l'attention ni les performances de l'élève, seulement les conditions de vie des parents et des enseignants. Le retour aux 4,5 jours comprend le même nombre de cours et des activités périscolaires prises en charge par les collectivités locales. Ce changement provoque un supplément d'heures de travail pour les enseignants et de budget pour les municipalités, et personne ne sait si elles sauront faire face à cette charge nouvelle. Le syndicat principal du primaire demande un report d'un an, et parle déjà d'une revalorisation salariale (Libération). Si on rajoute l'embauche actuelle de 40 000 enseignants qui ne sont pas dans l'air financier du temps, le corporatisme ainsi manifesté finit par excéder l'opinion publique qui ne comprend pas que les performances des élèves passent au second plan derrière les contraintes des parents, le temps de travail des instituteurs, tandis que le mammouth s'engraisse sans se réformer, avec des performances médiocres: Le Monde rappelle que la France détient le record mondial de brièveté : 144 jours de classe, contre 180 à 200 dans tous les pays comparables. Vincent Peillon s'est bien gardé de toucher à la durée de l'année scolaire. Trop explosif ! Quelle réflexion tirer de cette nouvelle péripétie?
Tout d'abord, le jacobinisme est inadapté au XXI° siècle. Imposer le même rythme scolaire, le même programme, le même jour aux élèves de Nice, de Trégastel, de Sarlat est une soviétisation surannée. Rien d'étonnant à ce qu'un ministre mécontente tout le monde. Il doit déléguer aux régions. Jules César écrivait "on n'administre bien que de près" et quel opérationnel en douterait?
Ensuite, les acquis scolaires étant proportionnels aux temps consacrés à leurs études, plus le temps de travail se réduit et... moins il en reste. Plus le niveau d'instruction s'abaisse et plus les inégalités entre les enfants des différentes classes sociales s'accentuent. Si l'on rajoute une pédagogie centrée sur l'élève et un temps d'inculturation (voir Loyola) trop restreint, l'influence du milieu familial est de plus en plus significatif et les inégalités progressent.
Tout ce que dénonçait Pierre Bourdieu, le grand sociologue français, se met en place malgré les volontés contraires. Outre son concept d'"habitus", cet acquit culturel par la socialisation (ensemble de manières de penser, sentir et agir dès l'école) qui conditionnera ses actes, Pierre Bourdieu développa une théorie des groupes sociaux et surtout le rôle décisif du système scolaire qui reproduit et légitime ces hiérarchies sociales. Il dénonçait ainsi la manière dont la reproduction des élites coïncidait avec une reproduction de classes, sous couvert de méritocratie républicaine. Il fallait donc détruire cette culture bourgeoise et changer de sens le mot culture. On voit aujourd'hui où les fils de Bourdieu nous ont amenés, quand des cours de diction sont donnés aux jeunes de banlieues enfermés dans leur culture "tag-rap-hip-hop", sans lesquels ils ne franchissent pas le premier entretien d'embauche. 
"Once upon a time", dans les années 50-60, on essayait par tous les moyens de pallier cette inégalité en faisant accéder les enfants des milieux défavorisés à une culture classique. Les bons pères avaient des rythmes scolaires soutenus, 5,5 jours par semaine, et six lorsqu'on était "collé" (un bruit de règle en fer dans l'étude suffisait). Les journées d'externes commençaient à 7h55 pour finir à 19h15 chaque soir (hors la pause méridienne de 1h30), samedi compris, toute l'année. Le temps passé à la maison était réduit et le mixage des classes sociales efficace, contredisant les théories de Bourdieu. Pour relever le niveau des élèves et réduire les inégalités sociales, il faut augmenter le temps de travail encadré, revenir à une culture classique bourgeoise revue et corrigé XXI° siècle, cesser de niveler par le bas. Pour sortir de la médiocrité, il faut viser les sommets: "ad augusta"

Otages au Sahel

Sept otages français sont actuellement détenus au Sahel par des rebelles d’Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique), dont quatre depuis septembre 2010. Le Président de la République recevra demain leurs familles à l’Élysée, que l'intervention militaire au Mali vient de plonger dans l'angoisse. Comment les proches peuvent-ils espérer leur libération, quand les bombes pleuvent sur Aqmi dans le Sahel? "Nous prenons tous les contacts pour que les libérations puissent intervenir dans les meilleures conditions. Et encore aujourd'hui, vous imaginez que je pense à chaque instant à la situation des otages". Ces propos plus paternalistes que rassurants de François Hollande ne réchaufferont le cœur des hôtes de l’Élysée que quelques minutes, avant qu'ils ne retournent dans leur glaciale solitude, dans l'attente d'un coup de téléphone qui annoncerait la libération, ou bien... Non, ce n'est pas possible, ce serait trop injuste, il était un si tendre mari, un si bon père, un fils si affectueux, un employé modèle. Cette attente n'est pas supportable, elle est dévastatrice, et pourtant elle n'est rien comparée à celle des otages. Outre leurs conditions de survie sûrement dégradantes (insalubrité, malnutrition, absence d'hygiène), les douleurs morales et physiques exacerbées par l'isolement, l'inaction et les entraves, s'ajoute maintenant l'attente de la mort à chaque minute, puisque les armes ont parlé. Ils n'étaient pas préparés à vivre ces épreuves, étaient techniciens, ingénieurs, au service d'une société en qui ils faisaient confiance. Informés des opérations militaires en cours, ils se savent maintenant condamnés à mort et redoutent chaque bruit, chaque pas des geôliers vers leur cache. A la peur continuelle vient se substituer la désespérance, puis avec la fatigue, la profonde lassitude, l'envie que tout s'arrête, que la tragédie se termine. Qu'aurait pu être leur vie sans ces fous de Dieu, qu'ont-ils réalisés sur cette terre, que laisseront-ils à leurs proches, quelles sont les occasions manquées qui les auraient fait autres? Que font-ils ici, pourquoi eux, pourquoi moi, par quel hasard? Ne sommes-nous déterminés que par nos rencontres, nos actes, ou avons-nous une identité propre, éternelle dans le flux du temps et du changement? Aurai-je pu être autre, être ailleurs? Qu'est ce que je fais ici à me poser des questions idiotes alors que ma bien-aimée, ma famille, mes amis m'attendent. Les serrer dans mes bras puis m'endormir en pleurant, leur chaleur contre mon corps. Un bruit de pas, un cliquetis d'armes. Puis rien. La vie est encore là. Je pense à tout ce que je n'ai pas dit à ceux que j'aime. J'aimerais tant leur dire, j'enrage d'être enfermé, isolé, maltraité. J'ai envie de crier, hurler, pleurer, cogner. Si au moins le bourreau pouvait avoir pitié. Je n'ai même plus la force d'espérer. Je n'aurai pas le courage de recommencer à vivre, de me lever chaque matin, de travailler, lire, sortir, rire. Ça n'a plus de sens. Je veux que le supplice s'arrête, que les salauds cessent leurs palinodies. Je ne veux plus rien. Pourquoi attendre s'ils doivent me tuer demain? Je veux dormir du sommeil de la terre. Aimer une dernière fois puis dormir. Vivre encore un peu pour aimer puis dormir. Mais chaque fois que je veux vivre, j'ai peur de mourir. S'abandonner, perinde ac cadaver. Mais je n'y arrive plus, huit cents jours que ça dure...
Pensons à ces prisonniers innocents, au calvaire inhumain qui leur est imposé, et que la raison d'état vient de condamner. Prions pour que leur instinct de survie l'emporte sur les désespérances quotidiennes, et qu'un échange de prisonniers puisse éventuellement nous les ramener.

Voeux de nouvel an aux gouvernants

"La crise est encore loin d'être surmontée", a estimé la chancelière Angela Merkel qui prévoit un environnement économique "plus difficile" en 2013 qu'en 2012, appelant ses concitoyens à la "patience" et au "courage" (Le Monde). Pendant ce temps, François Hollande enregistre un message "d'espérance" en "moins de dix minutes", selon son entourage (Le Point). Cette divergence d'expression entre les deux dirigeants étonne d'autant plus que le chômage n'a jamais été aussi bas depuis la réunification alors que de l'autre côté du Rhin, la France s'apprête à battre le triste record absolu de janvier 1997 (3,205 millions de chômeurs), sans compter les inscrits au RSA et ceux qui ne pointent plus. Nous savons les mots convenus que vont proférer tous les chefs de gouvernement ce soir, mais quelles seraient les recommandations que nous pourrions leur exprimer, au seuil de cette difficile année à venir, pour une meilleure gouvernance?
Afin d'apaiser les peuples (et la société française), il serait bon de revenir à Jérémy Bentham et à son principe d'utilité sociale: "Agis toujours de manière à ce qu'il en résulte la plus grande quantité de bonheur", cette recherche du bien-être collectif que John Stuart Mill traduit par: (1) la maximisation du bien-être et (2) la minimisation de la souffrance, de tous, non d'une seule communauté. Les conséquences s'en déduisent:
- Il n'est pas sûr que le remplacement d'un tyran en Syrie ou en Centrafrique par un autre (idem pour la Corée du Nord, la Libye, la Tunisie, l’Égypte...) minimise la souffrance et maximise le bien-être des peuples. L'assistance des occidentaux aux rebelles de tous pays devrait être révisée à l'aune de ce principe utilitariste, et non en fonction de futures alliances entre dirigeants si versatiles. 
- Maintenir les frontières grand ouvertes avec des peuples qui ne respectent pas leurs concitoyens conduit à la fermeture d'usine chez les uns et à l'esclavagisme chez les autres, enfants y compris. C'est la maximisation de la souffrance globale. Les échanges commerciaux devraient en tenir compte.
- S'agissant des politiques sociétales, il en va de même. Perturber les équilibres familiaux millénaires pour satisfaire la revendication d'une extrême minorité, ce qui est le cas du mariage pour tous, ne répond pas à la morale eudémoniste. Le droit de l'individu de mourir dans la dignité, ou légalisation du suicide assisté, ne doit pas remettre en cause le respect de la vie humaine largement répandu sur la planète, chantier qui nécessita des millénaires.
- Les grands élans religieux ont dynamisé tout autant les peuples que l'art. Malgré l'inquisition passée et les Fatwas actuelles, les religions ont grandement contribué au développement des sociétés, au génie des peuples. S'en défier aujourd'hui, mais ne pas les rejeter surtout quand elles ajustent leurs croyances et traditions aux découvertes scientifiques. Les combattre jusqu'à dire, comme François Hollande: "Le bien et le mal, les interdits, le licite et l’illicite existent en dehors des interprétations qu’en ont les cultes. Ce sont les législateurs qui en décident" est dangereux, car c'est l'appropriation par un petit groupe de la morale populaire. La démocratie moderne n'élit pas de tels beaux esprits dans chaque circonscription qu'ils peuvent décréter demain le bien, le vertueux, l'éthique.
- S'agissant des politiques fiscales, une certaine convergence fiscale est souhaitable entre les états membres européens. Mais sans concurrence fiscale, les peuples devraient passer sous les fourches caudines d'une caste d'énarques qui aurait subtilisé le pouvoir. Doit-on rappeler, surtout aux Français, que la fiscalité, à l'origine, est contributive aux besoins de la nation, qu'elle est devenue redistributive sous la pression syndicale qui favorise l’emploi et la cohésion sociale, et que la démagogie électorale vient de la rendre punitive, sans autre précaution. En tout état de cause, elle doit rassembler les Français et non les diviser. Hélas, le sens de la justice de nos socialistes français n'est que le prurit de l'envie. On ne rassemble pas un peuple en sécrétant quotidiennement le poison de la lutte des classes.
Enfin, le dernier vœu est de prêcher le bonheur, chacun à son niveau, sans anxiolytique, d'aller plus haut et plus loin sans principe de précaution, de cesser de distiller des peurs, de l'immigration, du chômage, de la couche d'ozone, du nucléaire, des pandémies, des accidents de la route, de la fin des nations, de la surpopulation, du capitalisme, de l'avenir de nos enfants... Et si on prenait la vie comme elle vient, sans s'excuser quand elle est belle, avec empathie mais sans fausse compassion, et sans gémir quand les malheurs nous frappent, rester debout sans misérabilisme, sans jalousie, sans envies. Comme le disait Prévert: et si on essayait d'être heureux en 2013, ne serait-ce que pour donner l'exemple.