Charlie sauve l'honneur

Peut-on éviter de disserter sur ce sujet qui trouble, affecte, agite, ébranle, alarme, émeut voire émotionne autant la classe politique, les religieux de tous bords et puis tout un chacun? Une vague de colère, un tsunami même a déferlé violemment en Islamie à la suite de la diffusion sur internet d'un extrait de film sur leur prophète ridiculement représenté. Les musulmans sont blessés et veulent imposer le concept de "diffamation des religions", autre appellation du "délit de blasphème", en vigueur dans les 57 pays de l'OCI, organisation de la conférence islamique (Le Monde). Le délit de blasphème n'existe pas en France, d'où la réaction de Charlie Hebdo, journal satirique "bête et méchant" qui revendique la liberté d'expression.  Le rédacteur du journal le dit clairement: "Il n'y a rien à négocier avec les fascistes. La liberté de nous marrer sans aucune retenue, la loi nous la donnait déjà, la violence systématique des extrémistes nous la donne aussi. Merci, bande de cons", écrit-il dans le plus pur style du journal. Beaucoup s'inquiètent des conséquences.
La peur est mauvaise conseillère et le quidam redoute les émeutes, les vengeances, la violence. Le repli identitaire s'effectue dans les deux camps. Les religieux ont peur d'être la prochaine victime et n'approuvent pas, prétextant l'inopportunité. Les politiciens en appellent au calme, craignant des troubles à l'ordre public. On les a connu moins empressés à défendre l'honneur des chrétiens. 
Souvenons-nous  que les fonds publics finançaient il y a moins d'un an une exposition dans laquelle figurait une image de Piss Christ: un crucifix dans un pot d'urine. Dans le même temps, un juge condamnait Calimero pour avoir uriné sur deux pages en feu du coran, transformées en avion et simulant l'attaque des twin towers du 11 septembre 2001. La même urine peut être de l'art ou de la provocation, selon le catéchisme du juge. Calimero fut plus tard relaxé. Toujours en novembre 2011, un théâtre public représentait une pièce de Roméo Castellucci intitulée "Sur le concept du visage du fils de Dieu", qui révolta les catholiques intégristes. Il faut dire qu'à la fin de la pièce, le visage de Jésus était souillé d'excréments. On n'est rarement allé aussi loin dans la vulgarité avec l'argent de l’État français. Quand les catholiques se sentaient blessés, qui ne se souvient des moqueries pour ces bigots, de la frénésie laïcarde, de l'intolérance joyeuse des médias travestis en hiérodules, tout ça pour des excréments! Les mêmes aujourd'hui incitent à la prudence, au sens de la responsabilité.
Il est temps de dire merci à Charlie Hebdo qui sauve l'honneur, bien que le niveau de l'humour ne soit pas au rendez-vous. Mais l'humour caustique et le cynisme sont là plus pour choquer et interpeller que pour amuser. Il est temps d'affirmer que le nouvel ordre mondial ne sera pas religieux, que l'incitation à la haine religieuse ne sera pas un délit en Occident, et que personne n'est insulté quand Moïse, Jésus ou Mahomet sont l'objet de moquerie. Il n'y a pas de livres saints, mais des recueils de paroles sacrées, car dictées par Dieu pour ceux qui y croient. Il faut aussi laisser de la place à ceux qui ne croient pas en Dieu, ou à ceux qui croient qu'il a créé la vie mais en commençant par les dinosaures. Erreur funeste. Enfin, quand on veut se moquer de ce qui est considéré comme sacré par l'autre, ne pas oublier d'y mettre quelque hauteur d'âme. N'insulte pas qui veut, disait Mitterrand. Mais qui reprochera à Charlie Hebdo d'être vulgairement gaulois?

Sabra et Chatila

Il y a trente ans jour pour jour, l'ambassadeur itinérant du président Ronald Reagan au Proche-Orient, Morris Draper, rencontrait le ministre de la défense Ariel Sharon et le ministre des affaires étrangères Yitzhak Shamir. Il est 12h30, ce 17 septembre 1982, et les Américains veulent obliger les Israéliens à évacuer Beyrouth. Ariel Sharon refuse. Il affirme que "2000 terroristes" sont restés à l'intérieur des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila. Il n'est pas question de quitter Beyrouth en laissant derrière soi des terroristes et de se plier aux injonctions américaines: "Quand l'existence et la sécurité sont en jeu, tout est de notre responsabilité, on ne laissera jamais personne d'autre décider pour nous... Qui va s'occuper de ces 2 000 terroristes? On sait qu'ils y sont, bien équipés, armés et tout. Et vous voudriez qu'on se retire ?" L'ambassadeur américain n'aura pas le dernier mot et finira par concéder deux jours supplémentaires à l'armée israélienne avant de se retirer. C'est le journal Le Monde qui rapporte aujourd'hui les conversations extraites des archives israéliennes et publiées dans le New York Times de ce jour:
Draper: des gens hostiles diront que Tsahal reste à Beyrouth pour permettre aux Libanais de tuer les Palestiniens dans les camps. Sharon alors on va les tuer, nous. Il n'en restera aucun. Vous ne sauverez pas (...) ces groupes du terrorisme international. Draper: nous ne sommes intéressés à sauver aucun de ces gens. Sharon: si vous ne voulez pas que les Libanais les tuent, nous les tuerons.
En réalité, au moment de cet échange, le massacre a commencé et les Américains devront assumer leur part de responsabilité. Ce massacre aurait pu être évité si la diplomatie américaine avait été plus ferme, dénonce aujourd'hui un chercheur américain dans son article. Peut-on refaire l'histoire? 
Le 6 juin 1982, en "repré­sailles" à la ten­tative d’assassinat sur l’Ambassadeur israélien à Londres, l'armée israélienne envahit le Liban. Un cessez-​​le-​​feu est négocié par les États-​​Unis, avec comme consé­quence l’évacuation de l’OLP de Bey­routh le 1er sep­tembre 1982. Mais Ariel Sharon laisse accroire que 2000 terroristes se cachent encore dans les camps palestiniens. Le phalangiste chrétien Béchir Gemayel, principal allié d'Israël, élu président de l’État libanais fin août, est assassiné le 14 septembre. Dans la nuit, le chef d'état-major israélien rencontre les chefs chrétiens à Beyrouth (Le Monde). Le matin du 15, l'armée israélienne rompt le cessez-le-feu, envahit la ville et encercle les camps. Le 16 au soir, les miliciens chrétiens entrent dans les camps palestiniens. Ont-ils ou non été précédés par les services israéliens, ou accompagnés, ou encouragés? L'histoire ne le dit pas. Entre 800 et 2000 personnes seront massacrées, aucune compassion pour les vieillards et les enfants, les femmes violées puis tuées. Beaucoup d'hommes seront portés disparus. Après deux nuits de terreur, les phalangistes se retireront. Ils se seront comportés comme d'horribles barbares et ne seront jamais jugés. En affirmant que 2000 terroristes se cachaient dans les camps et en affichant sa détermination à les poursuivre, Ariel Sharon s'est rendu de facto complice de ce massacre. Rien ni personne n'aurait pu le faire dévier, fût-il le meilleur diplomate. Il sera contraint de démissionner du gouvernement.  
L'histoire repassera-t-elle les plats? Il est chaque jour seriné que l'Iran développe sa bombe atomique pour l'utiliser contre Israël. Il n'y a pas d'assertion plus assassine que celle-là. Qui sera le prochain Ariel Sharon?