Tous contre un

Ce n'était pas un débat d'idée mais une confrontation entre deux hommes, dont l'un est bafoué depuis cinq ans. "Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose". Il y avait l'ami des riches et celui qui aime les gens. Celui qui divise les gens, et celui qui les rassemblera, par définition. Celui qui ne décidera pas seul, et même pas du tout contre celui qui voulait tout décider. Celui qui renforcera les services publics par amour du peuple contre celui qui les a tués, par soumission aux puissances de l'argent. L'un qui réveillera l'Europe en décrétant la croissance, l'autre s'alignant sur l'austère et puissante Allemagne. L'un rappelait Mitterrand il y a trente ans, et l'espoir fou que le monde change, l'autre rappelait le coût de ces espoirs, les trois dévaluations qui ont suivi, le virage vers le libéralisme. Mais la dynamique est là, et rien n'arrêtera le peuple de gauche et ses nouveaux sectateurs, même pas le précipice. A la grande tristesse de ceux qui ont déjà vécu cette expérience du vide.
Cette confrontation mit en avant les styles des deux hommes plus que les programmes, et ce fut bien regrettable. Trop de thèmes abordés, trop de chiffres, trop de notes aurait dit l'empereur Joseph II. Mais il n'y avait aucun thème à retirer, ainsi deux débats d'une heure et demi auraient été plus digestes pour les téléspectateurs, plus instructifs, moins lassants. Cet exercice du face à face doit être revu, mais le vainqueur du premier tour sera toujours tenté de ne rien changer. Les deux bretteurs étaient bien préparés, après des mois de discours quotidiens, pensaient à ne pas décevoir leurs supporters, cherchaient le KO. Qu'importe la justesse du propos, il suffisait de redresser le menton, le regard clair, et d'asséner une vacherie pour détourner un sujet, déstabiliser. Une représentation théâtrale avec deux bons acteurs, alors que la France a besoin d'un leader qui l'aide à traverser la tempête à venir. 
Ce qui restera dans les annales, c'est le "tous contre un". Des 8 candidats éliminés du premier tour, pas un seul n'aura donné sa voix ni sa consigne de vote au Président sortant. Une telle unanimité interpelle et pas forcément sur le pestiféré. La nouvelle couleur blanc Marine et sa volonté de fédérer  la droite autour d'un programme économique imbécile. Le virage à gauche du dépité Bayrou contre toute cohérence. C'est d'un autre virage que la presse n'aura cessé de nous alimenter: le virage à droite de Sarkozy, pour le disqualifier. Était-il de gauche lorsqu'il démantelait les camps illégaux de Roms? Le piège grotesque mitterrandien continue de fonctionner: il est hors de question de prendre les voix du FN, beaucoup plus nauséabondes que celles de Poutou, Mélanchon, Arthaud. La presse aura fait son travail de sape. L'ami des riches perdra son luxueux avion Sarko 1, tandis que l'ennemi de la finance remontera dans la nuit de Tulle à Paris en luxueux jet privé, son fief où il fut jadis parachuté.  
Les Français veulent un changement de monde, sans que leur monde change. Moins de travail et plus de richesse. L'euro, l'Europe, qu'importe! Du beurre et pas de canons, apprenions-nous à l'école. Il semblerait que l'on n'ait rien retenu. On ne peut pas faire le bonheur des gens malgré eux.

L'art et le beau

L'exposition de 130 portraits de Lucian Freud se terminera le 27 mai à la National Portrait Gallery de Londres. Magnifique hommage rendu au peintre anglais, mort en 2011, qui aura battu le record des ventes pour un artiste vivant: Benefits Supervisor Sleeping (ci-contre) adjugé  33,6 millions US$ chez Christie’s. Il n'était pas pour rien le petit-fils du fondateur de la psychanalyse: "Quand je peins des vêtements, je peins vraiment des gens nus couverts de vêtements". L'artiste cherche à peindre l'intérieur, à retrouver la profondeur, à "voir ce qu’on a jamais vu". Sans concession. Ses nus choquent encore. Les corps sont flasques et obèses, souvent peu flatteurs, rarement beaux, mais si présents, si vrais. Sa maîtrise des couleurs, son coup de pinceau dévoilent une réalité qu'aucune photographie ne peut révéler. Le vrai est juste derrière le réel, loin du beau et du laid.
Lucian Freud, tout comme son ami Francis Bacon, s'est libéré de l'exigence du Beau, du Bien. Quel chemin parcouru depuis Platon qui considérait le Beau comme l'horizon indépassable de l'art! καλὸς κἀγαθός, le beau et le bien, l'intelligible et le sensible. L'art classique s'est longtemps inscrit dans cet équilibre. Tandis que les philosophes (Bacon, Locke, Hume) se demandaient si l'intelligible "venait" du sensible, ou la pensée de l'expérience, les artistes, discrètement, s'éloignaient du monde grec et de son exigence de la beauté. Le laid devenait le faire-valoir du beau, avec Jérôme Bosch et ses monstres, Vélasquez et ses nains, puis le laid devenait sublime, avec Quasimodo de Victor Hugo. Hegel tirait un trait sur le passé en écrivant: "l'art est mort, l'âge de l'esthétique est venu". Devant l'objet d'art, le spectateur passe de l'admiration au besoin de comprendre et d'analyser. L'art cesse alors d'être consensuel, il réclame l'analyse, c'est le triomphe de la subjectivité. Et pourtant, il nous relie à l'autre, à nos semblables. Pour le philosophe Daniel Schiffer, l'art ouvre à une interrogation sans fin sur la beauté, sur l'« esthétique », sur la distance entre ce qui se présente à nous et ce qui se représente. Chacun interprètera à son aune le regard cru de Lucian Freud, mais la profondeur de ses portraits exaltée par ses "couleurs de la vie" ne laissera personne indifférent. 
Proust écrivait dans Le temps retrouvé: "La différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, s'il n'y avait pas l'art resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous-mêmes".