Petite Poucette, c'est l'enfant d'internet et du téléphone mobile, c'est le surnom que donne Michel Serres à la nouvelle génération, pour sa capacité à envoyer des SMS avec son pouce. C'est aussi le titre de son dernier livre qui explique que notre société vit sa troisième révolution. Il y eut le
passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. Aujourd'hui,
c'est le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies. L’accès
universel aux personnes avec Facebook, aux lieux avec le GPS et Google
Earth, aux savoirs avec Wikipédia ont transformé le monde. La planète, l’humanité, la culture sont à la portée de chacun, quel progrès immense, se réjouit notre octogénaire, agrégé de philosophie en 1955. "Nous habitons un nouvel espace, la Nouvelle-Zélande est ici... dans mon iPhone". Si l'on rajoute les progrès de la médecine, tout a changé en une génération: la naissance, la mort, le temps, l'espace. Mais les questions bioéthiques restent sans réponse, car le nouveau monde est à réinventer par Petite Poucette, par l'homme nouveau. Les institutions n'ont pas suivi et la
politique n’offre pas les réponses adéquates. Les partis ne sont plus que des machines à faire élire des présidents. En bon philosophe et historien des savoirs, Michel Serres tente de réinventer une manière de vivre ensemble, d'être et de connaître, avec optimisme et lucidité, et une infinie tendresse pour Petite Poucette.
Interviewé dernièrement par Le Point à la suite des agressions répétées d'enseignants, Michel Serres répond dans la droite ligne de son livre. Tout d'abord, il décortique le mot "autorité" dont la racine latine est augere, qui signifie augmenter. "La morale humaine augmente la
valeur de l'autorité. Celui qui a autorité sur moi doit augmenter mes
connaissances, mon bonheur, mon travail, ma sécurité, il a une fonction
de croissance. La véritable autorité est celle qui grandit l'autre". De nos jours, la seule autorité possible est fondée sur la compétence. Et il rappelle que Petite Poucette tient entre ses doigts un bout du monde, du savoir. Quand elle entre dans un amphithéâtre, elle a compulsé internet et sait globalement les thèmes traités par le professeur dans son cours. L'école et l'université vivent une crise terrible car le savoir, accessible partout
et immédiatement, n’a plus le même statut. Le maître a une présomption de compétence qu'il est de son devoir "d'augmenter". Pareillement, le médecin a perdu l'autorité qu'il
détenait par la présomption d'incompétence de son patient. Il ne peut
plus asséner : "C'est moi le médecin, laissez-moi faire !" L'ancien professeur Michel Serres rappelle qu'à la génération précédente, un
professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70% de ce
qu’il avait appris sur les mêmes bancs vingt ou trente ans plus tôt. Élèves et enseignants vivaient dans le même monde. Aujourd’hui, 80% de
ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui
restent, le professeur n’est plus indispensable, car on peut tout savoir
sans sortir de chez soi ! L'autorité est en crise parce que nous
passons d'une société hiérarchique, verticale, à une société plus
transversale. Tout ne coule
plus du haut vers le bas, de celui qui sait vers l'ignorant. "Les
relations parent-enfant, maître-élève, État-citoyen sont à
reconstruire". Après quarante ans
d’enseignement, il conclut qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi. Son conseil: soyez vous-même! Il finit son entretien par un éloge de la démocratie du savoir, où seule l'autorité du savoir peut s'imposer.
Sa conclusion montre le décalage croissant entre sa sagesse et la réalité du monde. Le désintérêt des Français pour la politique vient du fait qu'ils ne croient plus en la compétence de leurs élus, ni aux écoles qui les forment. "Au secours, les énarques reviennent", titrait le Figaro de ce samedi.
Un philosophe plus deleuzien aurait conclut différemment. Le "soyez vous-même", héritage du "connais-toi toi-même" est un passage obligatoire mais non la conclusion pertinente. S'arrêter au "soi" revient à donner une priorité au sensible sur l'intelligible et donne une tournure empirique inadéquate. Pour transmettre un enseignement, un savoir, il faut créer un lien entre celui qui apprend et celui qui professe, créer un sens entre les théorèmes et l'existence, créer un pont entre le possible et le réel. Le principe premier, l'être, le moi, le sensible, n'est pas suffisant. Pour Deleuze, les choses ne commencent à bouger qu'au niveau du deuxième principe et des suivants. Les choses ne commencent à vivre qu'au milieu. Et il confirme que "les relations sont extérieures à leurs termes". Les termes sont insuffisants à eux-mêmes, le Soi n'est riche que confronté à une autre nature, à un autre Soi. Ce n'est qu'entre eux que peuvent se développer la connaissance, le savoir, le lien, le respect, l'amour ou l'amitié, à l'extérieur de soi et non en soi. Mais ceci n'empêche pas de relire et d'aimer Michel Serres, ce grand humaniste.
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