Patriotisme récent

La demande de double nationalité de Bernard Arnault a beaucoup choqué, faisant renaître la fibre patriotique de notre bon peuple de gauche. Le patriotisme est remis sur le devant du discours politique par le Président de la République, lors de sa dernière intervention sur TF1: "Il faut appeler au patriotisme dans cette période"... puis "également conscients qu'il convient de montrer l'exemple pour être patriote"... "Être Français, c'est recevoir, et donner à son pays, c'est ça le patriotisme, c'est donner le meilleur de soi-même et chacun doit prendre sa part". Quelques heures avant l'interview du Président, le ministre Benoit Hamon ouvrait la brêche: "J'attends des Français, notamment les plus riches, qu'ils soient des vrais patriotes." Enfin, Claude Bartolone, président PS de l’Assemblée nationale clôturait: "Être patriote c'est aimer et servir son pays dans les périodes fastes comme en temps de disette […] Aussi, j'en appelle aux grandes fortunes de France : soyez patriotes !" A suivi la charge médiatique guidée par le journal Libération qui aurait été mieux inspiré en titrant "casse toi, pauv'riche" plutôt que l'insultant "riche con" qui tire vers le bas et le populisme. On pourrait s'étonner qu'un journal soit aussi violent envers une grande fortune quand on sait que son principal actionnaire est le baron Édouard de Rothschild, qui a la double nationalité franco-israélienne, (pour "pratiquer les sports équestres à haut niveau" dit-il) et qui est résident fiscal suisse. Au bal des hypocrites, on n'est pas couché. Mais surtout quel revirement du peuple de gauche s'agissant des notions de patriotisme et nationalisme! Ils étaient séduits par la phrase de François Mitterrand en 1992 : "la France est notre patrie, l'Europe est notre avenir". Ils avaient tous compris que la patrie était le passé et lors du débat sur l'identité nationale, ils rappelaient que le repli sur la France et la peur de l'Europe n'étaient qu'une attitude conservatrice d'une classe politique vieillissante. Souvenons-nous de leur hargne pour faire capoter le débat!
Et voilà qu'aujourd'hui, bien installés sous les ors de la République, ils nous rebattent les oreilles avec le patriotisme, eux qui ont toujours préféré chanter "l'Internationale" à la fin de leurs meetings, et le poing levé comme François Hollande pendant trente ans. Ils nous donnent la nausée, à exciter le peuple contre les grandes fortunes, à stigmatiser les riches comme il l'a été fait des aristos, comme s'ils ne savaient pas comment finit la haine. Quant au patriotisme économique, utilisé par l'extrême droite puis la droite quand il s'agissait d'éviter des OPA hostiles contre Danone ou Arcelor, rappelons que ce n'est qu'une préférence nationale ou un protectionnisme, qui sied mal à la gauche, même au pouvoir.
Il n'est pas question de donner raison à Bernard Arnault, que personne ne connait puisqu'il vit dans un monde à part, un monde de luxe qu'il a crée. Comme tout humain sur terre, il essaye d'aller toujours plus loin, toujours plus haut. Son attirance pour l'art et la musique en témoigne. Sa fortune de 41 milliards d'euros irrite les envieux et interpelle le bon peuple. Beaucoup imaginent que cet argent est sur son compte en banque et qu'il pourrait le distribuer. L'imbécile ministre Montebourg ne déclarait-il pas: "avec 41 milliards, on pourrait redresser définitivement la Sécurité Sociale, recapitaliser Peugeot, sauver ArcelorMittal, faire des autoroutes gratuites, faire tellement de rêves!" Le même qui considère que la France, très endettée, est un pays riche qui peut accueillir, s'imagine que ces 41 milliards sont de la trésorerie alors qu'ils peuvent fondre dans un tsunami boursier. Il en restera toujours quelque chose, mais confondre trésorerie, capitaux propres et actifs, pour un ministre du Redressement productif, quel désastre!
Le fait que deux personnalités préférées des Français, Noah et Zidane, aient choisi leur résidence fiscale sous des cieux fiscaux plus cléments n'enlève rien à l'indélicatesse de Bernard Arnault, qui présume la prochaine bataille des riches contre ceux qui les détestent. Puisque le journal Libération rappelle la triste fuite à Varennes du roi Louis XVI, ne peut-on aussi se souvenir de l'exil des huguenots en 1685 à la suite de la révocation de l’Édit de Nantes. Qui leur donne tort aujourd'hui? Qui donne tort aux Pieds-Noirs d'avoir quitté l'Algérie avant 1962, aux Français d'avoir quitté leur pays pour rejoindre De Gaulle, aux juifs d'avoir quitté l'Allemagne dès 1935 après les lois de Nuremberg? Qui était apte à juger, dénoncer, accabler à cette époque? Quand les universalistes encore noyautés par les trotskistes s'en viennent à aimer la patrie, rien ne va plus et tout est possible.

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