Le temps qui reste

Jean-Luc Delarue nous a quitté brutalement cet été, victime d'un cancer. Il l'avait annoncé en conférence de presse huit mois plus tôt et certains journalistes avaient ronchonné: il mettait en scène son état de santé (Libération). Les vivants ont la dent dure avec les idoles déchues. Ils étaient encore dans la vieille histoire d'un animateur hors pair, qui a déjanté, quand lui commençait son dernier combat avec courage et confiance. "Combien de temps... Combien de temps encore, des années, des jours, des heures combien? Quand j'y pense mon coeur bat si fort... Mon pays c'est la vie. Combien de temps?" 
Il devait déjà fredonner les paroles du magnifique texte de Jean-Loup Dabadie, "le temps qui reste", qui sert de générique au film "deux jours à tuer" de Jean Becker. La voix du sublime Serge Reggiani émeut tous les spectateurs, et que dire de l'émotion de celui qui entame son dernier combat? Il avait confiance, en la vie, en l'amour avec sa nouvelle compagne, Anissa, d'une époustouflante beauté: ils vivaient officiellement et réciproquement une grande passion. Il se savait condamné, et l'épousera trois mois avant de s'éteindre, lui qui ne s'était jamais marié. 
"Je l'aime tant, le temps qui reste... Je veux rire, courir, parler, pleurer, Et voir, et croire, 
Et boire, danser, Crier, manger, nager, bondir, désobéir, J'ai pas fini, j'ai pas fini, 
Voler, chanter, partir, repartir, Souffrir, aimer, Je l'aime tant le temps qui reste". 
Anissa l'accompagnera fidèlement jusqu'à son dernier souffle. Elle est maintenant une riche veuve de 29 ans, et les problèmes de succession ne sont pas terminés car il avait un enfant de cinq ans. Jean-Luc Delarue imaginait sûrement les problèmes à venir et il a certainement mis en scène son départ, avec malice et précision. Sa dernière facétie. Mais comment ne pas penser à certains comportements similaires? Souvenons-nous de Liliane Bettencourt qui, en dépit de toute règle morale, était prête à donner sa fortune à un habile filou resté près d'elle, qui s'en occupait, se consacrait à elle, qui l'amusait, la distrayait.  Celui qui lui faisait oublier le temps qui reste: 
"Je veux rire des montagnes de rires, Je veux pleurer des torrents de larmes, 
Je veux boire des bateaux entiers de vin De Bordeaux et d'Italie
Et danser, crier, voler, nager dans tous les océans, J'ai pas fini, j'ai pas fini, 
Je veux chanter, Je veux parler jusqu'à la fin de ma voix... Je l'aime tant le temps qui reste...
Qui ne se souvient du film "Tatie Danièle", comédie aussi acide que drôle, et la vieille dame acariâtre, méchante, odieuse, qui finit par s'attacher à une jeune gardienne de passage alors qu'elle ne pense qu'à faire souffrir sa propre famille? Ce cas n'est pas si rare, sinon le film aurait eu moins de succès. Mais au lieu de se dire que les aigrefins ont encore de beaux jours, nous pourrions nous interroger sur l'état d'esprit, les dispositions de ceux qui se savent dans la dernière ligne droite:
"Je veux des histoires, des voyages... J'ai tant de gens à voir, tant d'images..
Combien de temps encore ? Des années, des jours, des heures, combien ?
Je m'en fous mon amour... Quand l'orchestre s'arrêtera, je danserai encore...
Quand les avions ne voleront plus, je volerai tout seul...
Quand le temps s'arrêtera... Je t'aimerai encore, Je ne sais pas où, je ne sais pas comment...
Mais je t'aimerai encore...
L'affaire de la succession de Jean-Luc Delarue, les protestations de son père, les silences de sa jeune épouse feront encore couler beaucoup d'encre. Les comportements erratiques de personnes vieillissantes ou malades pourront nous surprendre encore. C'est qu'il en faut de la force morale pour se tenir droit jusqu'au bout. Mais nous serions avisés d'éviter des jugements péremptoires, et de repenser, ou mieux d'écouter, en cliquant ici, la voix déchirante de Serge Reggiani
Combien de temps...
Combien de temps encore ?
 

Aucun commentaire: