France Culture a diffusé cet été les conférences de Luc Ferry sur la révolution de l'amour, conséquence de l'émancipation continue de l'individu, son éloignement du village et des religions. Il illustra une de ses émissions "la contradiction entre l'amour et la mort" par le résumé du premier livre jamais écrit, le premier récit imaginaire de l'humanité "l'épopée de Gilgamesh", qui influencera l'écriture de la Bible et la mythologie grecque. Écrit vers 2650 ans avant notre ère, en sumérien, puis traduit en akkadien, douze tablettes seront retrouvées à Ninive. Gilgamesh est le roi d'Uruk, en Mésopotamie, créé par les dieux qui lui ont donné la beauté et le courage: 1/3 humain et 2/3 dieu. Mais il abuse sauvagement de sa puissance et tyrannise tant ses citoyens que les dieux, courroucés, décident de créer un homme, Enkidu, aussi fort et beau que le roi Gilgamesh. La déesse de la création, Aruru, laisse tomber dans le désert une créature de glaise qui vivra longtemps avec et comme les bêtes. Les chasseurs se plaignent alors des dégâts d'Enkidu auprès du roi qui, pour l'attirer à la cour, lui envoie une courtisane. En sept jours et sept nuits, elle va le séduire, l'éduquer, lui apprendre les civilités, l'humanité, l'amour, le plaisir. Il est enfin prêt à rencontrer le tyran, son rival, et lui livrer bataille. Le combat entre Gilgamesh et Enkidu sera épique, mais étant de même force, il n'en sortira aucun vainqueur. Ils vont décider de devenir amis, très amis, une amitié qui se confond avec l'amour dans ces régions, surtout à cette époque. Le roi sera apaisé et ne tyrannisera plus ses sujets. Il rêve alors de prouesses, d'exploits extraordinaires qui laisseraient son nom dans la mémoire des hommes. Derrière le désir de gloire se cache le désir d'éternité. Avec son nouvel ami, il part affronter les monstres et les terrasser, et cette démesure, l'hubris, provoque la colère des dieux qui vont punir Enkidu et l'entraîner dans sa dernière demeure, celle d'où on ne revient plus. Gilgamesh est effondré et se demande: "vais-je mourir moi aussi?" Il part alors à la recherche d'Outnapishtim, qui a obtenu l'immortalité. Ce dernier lui raconte comment les dieux voulurent détruire l'humanité par le Déluge. Mais prévenu par un dieu bienveillant qui lui enjoignit de construire un bateau, il put embarquer sa famille, ainsi que des animaux, des plantes. Outnapishtim ne lui accordera pas l'immortalité, mais lui indiquera la plante de la longévité. Pendant son voyage de retour vers Uruk, un serpent lui dévorera cette plante. Gilgamesh saura alors qu'il mourra, l'acceptera et se consacrera à l'essor de sa cité. Il n'y a pas d'autre conclusion, pas de consolation religieuse. Les allégories bibliques sont déjà là.
Les stoïciens, tout comme les bouddhistes, ont développé la sagesse qui permet de s'affranchir de la peur de la mort. Le "tout coule, tout passe" des uns (Héraclite) deviendra l'impermanence des autres. Il ne faut pas s'attacher, et habiter le présent. L'instant confine à l'éternité. Très belle philosophie mais peu utile, surtout à l'approche de la mort. C'est l'amour qui donne du sens à nos vies. La mort est la rupture du lien, ou la séparation. Luc Ferry a raison de soulever la contradiction de l'amour et la mort. Dans la lignée de Gilgamesh, Kant développera le concept de "pensée élargie": penser plus humaniste, plus large. Élargir nos horizons. Ne pas restreindre ses amours pour économiser ses douleurs. Ce n'est pas parce qu'une histoire s'arrête qu'elle n'a pas de sens, qu'elle perd son sens. Au diable les stoïciens!

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