L'art et le beau

L'exposition de 130 portraits de Lucian Freud se terminera le 27 mai à la National Portrait Gallery de Londres. Magnifique hommage rendu au peintre anglais, mort en 2011, qui aura battu le record des ventes pour un artiste vivant: Benefits Supervisor Sleeping (ci-contre) adjugé  33,6 millions US$ chez Christie’s. Il n'était pas pour rien le petit-fils du fondateur de la psychanalyse: "Quand je peins des vêtements, je peins vraiment des gens nus couverts de vêtements". L'artiste cherche à peindre l'intérieur, à retrouver la profondeur, à "voir ce qu’on a jamais vu". Sans concession. Ses nus choquent encore. Les corps sont flasques et obèses, souvent peu flatteurs, rarement beaux, mais si présents, si vrais. Sa maîtrise des couleurs, son coup de pinceau dévoilent une réalité qu'aucune photographie ne peut révéler. Le vrai est juste derrière le réel, loin du beau et du laid.
Lucian Freud, tout comme son ami Francis Bacon, s'est libéré de l'exigence du Beau, du Bien. Quel chemin parcouru depuis Platon qui considérait le Beau comme l'horizon indépassable de l'art! καλὸς κἀγαθός, le beau et le bien, l'intelligible et le sensible. L'art classique s'est longtemps inscrit dans cet équilibre. Tandis que les philosophes (Bacon, Locke, Hume) se demandaient si l'intelligible "venait" du sensible, ou la pensée de l'expérience, les artistes, discrètement, s'éloignaient du monde grec et de son exigence de la beauté. Le laid devenait le faire-valoir du beau, avec Jérôme Bosch et ses monstres, Vélasquez et ses nains, puis le laid devenait sublime, avec Quasimodo de Victor Hugo. Hegel tirait un trait sur le passé en écrivant: "l'art est mort, l'âge de l'esthétique est venu". Devant l'objet d'art, le spectateur passe de l'admiration au besoin de comprendre et d'analyser. L'art cesse alors d'être consensuel, il réclame l'analyse, c'est le triomphe de la subjectivité. Et pourtant, il nous relie à l'autre, à nos semblables. Pour le philosophe Daniel Schiffer, l'art ouvre à une interrogation sans fin sur la beauté, sur l'« esthétique », sur la distance entre ce qui se présente à nous et ce qui se représente. Chacun interprètera à son aune le regard cru de Lucian Freud, mais la profondeur de ses portraits exaltée par ses "couleurs de la vie" ne laissera personne indifférent. 
Proust écrivait dans Le temps retrouvé: "La différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, s'il n'y avait pas l'art resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous-mêmes".

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