The Voice

La Voix s'est éteinte, dans une chambre d'hôtel, dans la solitude. Tous les plus de 30 ans ont ce soir envie de lui chanter  "I Will Always Love You", le cœur brisé, la larme à l'œil. Tous ont le souvenir de cette voix, de cette chanson qui dès ses premières notes, ses premières mesures,  éveille un souvenir, une image, un regard, une émotion. Le caractère affectif de ces sensations évoque la madeleine de Proust. Nous rejoignons le passé, indéfini, retrouvons un ou plusieurs souvenirs, un lien affectueux, une atmosphère chaude, reconstruisons un monde radieux. "Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. II m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi." Cette résurrection d'un monde oublié, nous la devons beaucoup aux chanteurs, aux artistes, et ils savent le pouvoir qu'ils ont sur notre monde sensible. 
Aussi nous est-il difficile de comprendre pourquoi, quand ils ont talent, beauté, jeunesse, puis célébrité, honneurs, richesse, pourquoi gâchent-ils tous ces dons et bienfaits ? Pourquoi détruisent-ils consciemment, méthodiquement, ce qui les caractérise, les rend exceptionnels, les met en lumière ? Pourquoi le bonheur ne les rend-il pas heureux ? Pourquoi empruntent-ils ce chemin de drogue et d'alcool qui ne mène nulle part ? Amy Winehouse, Jim Morrison, Jimmy Hendrix, Dalida, Gainsbourg, Mike Brand, Verlaine, Véronique Sanson, Renaud... Ceux qui se sont suicidés et ceux qui essayent encore.
Pour Bergson, l'artiste est celui qui cherche à voir la réalité "nue et sans voile", sans rien interposer entre elle et lui, ce qui le conduit à sortir des codes, à mettre le feu à toutes les conventions, à mépriser l'usage pratique et les commodités de la vie. Est-ce le prix à payer pour qu'ils nous rendent heureux?
Whitney Houston était déjà une légende, mais depuis sa tournée mondiale interrompue en 2010, elle ne le savait plus, ou personne ne le lui disait, ou elle était seule. Elle avait depuis longtemps perdu ses repères, ses nombreux amis. Les amis aiment aussi la lumière, et ce qui brille. La Diva était déchirée, torturée. On ne se résigne pas à l'ombre quand on a été adulée, on ne sort pas seule de la mélancolie.
Nous sommes tristes du départ de Whitney, tout comme de celui d'Amy. Elles auraient sûrement aimé nous chanter, pour tout adieu, ces vers de Baudelaire (Les fleurs du mal):
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

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