Tristes fins

Dans le département du Doubs, un homme de 77 ans, soupçonné d'avoir empoisonné les daims appartenant à son voisin, a été placé en garde à vue le 22 juin 2010. Les gendarmes ont procédé à l'humiliante fouille à nu, puis l'ont laissé seul et sans surveillance. Il était 12 heures 40, c'était l'heure de la pause, et ils avaient faim. Une fouille à nu, ça creuse l'appétit. De retour de l'inévitable déjeuner, une heure après, ils ont découvert leur prévenu allongé, mort. Il souffrait d'un problème artériel. Il est mort seul, humilié, dans sa cellule. Il était innocent, nous apprendra l'enquête plus tard. Le tribunal vient de condamner le commandant de la brigade de gendarmerie à trois mois de prison avec sursis, contre l'avis du parquet. Il a estimé que ce type de fouille n’était pas justifié pour ce prévenu, qui n’était ni dangereux, ni délinquant. Le procureur de Besançon, estimant qu’il n’y avait pas de faute pénale, avait prôné la relaxe. Au cours du procès, les deux gendarmes assumeront de bout en bout le fond et la forme de cette sinistre garde à vue. Accrochés à leur règlement, ils seront incapables de porter un jugement sur l'acte machinal, banal, fatal. La mise en stress pour obtenir des aveux est devenue rituelle, dans un pays où la présomption d'innocence est claironnée chaque jour, où la torture est interdite, mais pas l'humiliation par les services de l'État. Le manque de jugement des gendarmes, de la moindre humanité, est hallucinant, et ils sont soutenus par leur communauté. Nous sommes à des années lumière de la circonspection dans le jugement, premier des enseignements de la Torah. Il a fallu que ce soit la Justice qui apporte la sagesse. Il n'est pourtant pas loin le temps où Brassens chantait: 
"Par les gosses battus par l'ivrogne qui rentre,
Par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre,
Et par l'humiliation de l'innocent châtié...
Par le malade que l'on opère et qui geint
Et par le juste mis au rang des assassins:
Je vous salue Marie".
Au centre des impôts de la ville de Créteil, il y a trois jours, un homme de 55 ans laisse un mot à une employée : "Vous voulez ma peau, vous l'avez". Ce père de famille, architecte-urbaniste de profession, écrasé d'impôts et de dettes, s'éloigne dans la cour de ce grand établissement du Trésor public à qui il doit une lourde somme et se tire une balle dans la tête. L'administration de l'établissement a mis en place une cellule psychologique, non pas pour la veuve et ses deux enfants, mais pour assister les 150 à 200 fonctionnaires y travaillant. Et comme Ubu n'est pas mort, le corps a été amené à l'Institut médico-légal en vue d'une autopsie. France-soir écrit: "Celle-ci devra certainement conclure à une mort par suicide d'une balle dans la tête". Fermez le ban!
Dans cette campagne électorale où le peuple français prétend aspirer à plus d'égalité, de solidarité, de fraternité face aux "puissances occultes qui nous déshumanisent", qui veulent réduire notre service public, on peut rester pantois devant cette incapacité de jugement qu'ont les nantis, non pas les riches, mais ceux dont le métier leur est assuré à vie à condition que le règlement soit observé, dans le confort que donne (ou donnait) la puissance de l'État. Pourtant le règlement de discipline des Armées avait été modifié il y a un demi-siècle, les ordres devaient être adaptés aux circonstances. Certes, ces deux drames ne sont pas représentatifs de la mentalité française, mais inquiètent. Sans un sursaut individuel, le Vel d'Hiv est encore possible demain. Ce n'est qu'un hasard, mais le film le plus plébiscité à jamais par les Français se titre: les intouchables! 

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