La mort ici et là

Gilles Jacquier est mort, paix à son âme. Le grand reporter était en Syrie l'invité de sœur Marie-Agnès, religieuse libanaise favorable au pouvoir syrien. Au cours d'une manifestation pro-Assad, dans la ville de Homs, zone alaouite favorable au régime (Le Figaro), un des foyers de l'insurrection contre le régime du président syrien Bachar al-Assad (Nouvel obs), une roquette a été tirée dans la foule tuant huit militants. Le journaliste est accouru, il y avait des blessés partout, des cris sûrement, de douleur, de peur car la mort rôde puis frappe au hasard. Les tirs se sont poursuivis, certainement aveugles, et une roquette ou un obus de mortier a frappé notre journaliste qui est mort sur le coup. Une tragédie parmi d'autres, vue de Syrie, d'Égypte, de Tunisie ou de Libye. Une horrible tragédie pour France 2 qui a consacré la moitié du journal de 20 heures au panégyrique de Gilles, du métier, de la grandeur et de la nécessité d'informer. "On dit toujours que ce sont les meilleurs qui partent, mais là, je vous l'assure, c'est vrai"... Les copains se sont appropriés la chaîne publique, on est allé très loin dans le pathos communautariste. Derrière ce tralala, que de vanité aurait dit Céline. Ce grand reporter méritait plus de dignité, de sobriété. Il est mort en faisant son métier, informer, jusqu'au bout, et la dernière information qu'il nous livre est monumentale: les pro-Assad se font tirer dessus quand ils s'expriment, et les gentils opposants tuent les séides du méchant tyran. Toutes les théories occidentales sont mises à bas. Demain, des cyniques n'hésiteront pas à dire que Bachar a fait tirer sur ses propres militants pour mieux nous tromper, leurs convictions valant plus que ta vie, cher Gilles. Ceux-là valaient-ils la peine que tu risques ta vie pour les informer?
La France a demandé, par la voix de son ministre Alain Juppé, que "toute la lumière soit faite sur les circonstances" de la mort... Posera-t-elle la même question pour la mort de l'ingénieur nucléaire iranien assassiné à Téhéran? Une bombe magnétique a été placée par un motard sur la voiture à bord de laquelle il se trouvait. C'est le quatrième scientifique assassiné en deux ans, sans oublier le chef de l'Organisation iranienne de l'énergie atomique qui a échappé de peu à un attentat, sans oublier deux cyberattaques contre les installations. Il y a trois jours, l'Iran a annoncé le lancement du processus d'enrichissement en uranium dans le site souterrain de Fordow. Hier, la présidence danoise de l'Union européenne a assuré qu'un nouveau train de sanctions européennes musclées serait décidé le 23 janvier contre l'Iran, visant non seulement le secteur pétrolier mais aussi la banque centrale. Les Occidentaux, et les États-Unis en tête, soupçonnent l'Iran de chercher à se doter de l'arme nucléaire sous couvert d'un programme civil mené, selon Téhéran, à des fins pacifiques. Si ce qui est publié par la presse est vrai, le niveau technique d'enrichissement est de 20%,  très loin des 85% nécessaires aux applications militaires. De plus, le pays est contrôlé par l'Agence internationale de l'énergie atomique depuis huit ans, mais certains rapports laissent planer un soupçon... cela rappelle les armes de destruction massive en Irak. En attendant, des attentats barbares sont commis, des meurtres de scientifiques innocents sont perpétrés à la satisfaction d'une opinion publique occidentale manipulée. On vient de passer de la guerre froide à la guerre tiède, dans l'indifférence de la France contrainte de pleurer la mort accidentelle d'un journaliste.

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