Gerd Krumeich, spécialiste allemand de la Grange guerre, a écrit deux livres sur Jeanne d'Arc, l'internationale, et dans son magnifique article paru ce jour dans Le Monde nous rappelle que la campagne électorale ne doit pas nous faire oublier le devoir de mémoire. Quand le Président se déplace à Domrémy-la-Pucelle pour y commémorer la naissance de Jeanne, il y a 600 ans, la gauche médiatique pense qu'il chasse sur les terres du Front National, qu'il y attend des voix. Et de railler avec cynisme une prétendue instrumentalisation de cette fête johannique d'hiver. Comme si la gauche ne pouvait revendiquer l'héritage! Gerd Krumeich nous rappelle que Sismondi, Lavallée et autres historiens "de gauche" sous la Restauration furent les premiers à revendiquer cette fille du peuple "trahie par son roi et brûlée par l'Église". Vers 1850, les catholiques devenant plus modernes et libéraux, l'évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup demanda la canonisation de Jeanne qui avait été conduite au bûcher par un prêtre déloyal et non par l'Église... tout comme le stalinisme ne fut qu'un communisme dévoyé, disent ses nostalgiques. Elle fut béatifiée en 1909 et canonisée en 1920. La droite s'arrogeait ainsi l'héritage de Jeanne tandis que les gauches républicaines la boudaient à cause de cette récupération par l'Église. Reste donc le symbole de patriotisme revendiqué de nos jours par le Front National, alors que Jeanne incarne universellement le combat contre l'oppression, la foi en son destin, l'abnégation, et la libération de la femme. Ne fût-elle pas condamnée pour s'être habillée en homme, avoir refusée de s'habiller en femme?
Nicolas Sarkozy a rappelé que "Jeanne n'appartient à aucun parti", et bien qu'érigée en symbole d'unité nationale, elle continue à diviser les Français, quel paradoxe! Bien que condamné au bûcher par un évêque, les catholiques les plus intégristes la revendiquent. Maintenant que la foi chrétienne des Français est émoussée, que l'anti-catholicisme n'est plus aussi vivace, que l'antagonisme droite-gauche est moins prononcé, (il suffira de constater la proximité des programmes PS et UMP non dévoilés à 100 jours des élections), ne pourrions-nous pas nous réconcilier sur la grandeur de Jeanne et la laisser reposer? Ou bien la division est consubstantielle au peuple français, comme l'écrivait le philosophe Alain en 1913: "Il y a la foi de Jeanne d'Arc et la foi de ceux qui l'ont brûlée (...) Dans cet admirable récit, je vois deux religions ennemies. Je vois deux Dieux en lutte, un Dieu qui est chose, et un Dieu qui est esprit (...) C'est pourquoi il est important que Jeanne d'Arc nous divise."

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