La Bugatti de Noël

Le billet d'aujourd'hui est celui de racine 17. C'est fou ce que le temps ne passe pas vite. Des jours et des jours que l'on parle de Noël, à l'école et en famille, que l'on pense à Noël, des pièges que l'on tendrait pour voir le Père Noël, le surprendre au pied du sapin, et des jouets, et de sa hotte pleine de tous nos rêves. Mon rêve, c'est la Bugatti Veyron surtout quand elle est bicolore, parce qu'elle est très belle et va très vite, à 400 km/h. Elle a 1001 chevaux, coûte très cher, au moins 7 chiffres en euros, et c'est beaucoup. Moi, j'aime bien les gros chiffres et les gros moteurs. Il y a aussi la Veyron super sport qui a 1200 chevaux, mais je ne sais pas laquelle je préfère car je les aime toutes. L'intérieur a l'air joli, mais je préfère le design, comme une fusée. Le rêve serait que le Père Noël apporte une vraie Bugatti à la famille "racine", mais ça parait impossible, aussi Noël n'épuisera pas tous mes rêves, et Noël continuera d'exister. Grâce au Père Noël, on peut toujours rêver, d'ailleurs Noël ou Bugatti, c'est pareil,  c'est l'inaccessible que l'on peut approcher. Mais j'aimerais être déjà à demain soir, c'est long d'attendre. Et puis, toute la famille arrive ce soir, on va bien s'amuser et rigoler à table, on sera nombreux, on pourra dire des bêtises sans se faire gronder, et même on pourra se coucher tard. Et demain soir, ce sera Noël et ses surprises, tous les cadeaux au pied du sapin éclairé, c'est beau tous ces emballages aux couleurs vives, ces paquets que l'on défait fiévreusement, excité tout autant par les cadeaux de sa sœur, de son petit frère, de ses parents. Parfois j'ai un peu d'envie pour les cadeaux des autres mais je ne le dis pas pour pas me faire gronder. Noël, c'est toutes ces surprises et la famille réunie. C'est chouette quand on est nombreux et que tout le monde s'aime. Le meilleur moment, c'est peut-être juste avant, mais pas trop avant car j'ai hâte que ça arrive, ces images, ces cadeaux, ces embrassades, et moi au milieu à qui on pense, à qui on parle. Je suis aussi important que les grands ce jour-là. Mais quand même, je rêve de Bugatti, car j'aime tant les voitures. Ma grand-mère dit que tous les garçons aiment les voitures depuis longtemps, mais il n'y avait pas de Bugatti à l'époque, avec 1001 chevaux. Ils n'avaient pas de chance, nos grand-parents... Joyeux Noël à tous les enfants. Allez, aux parents aussi!

Lois mémorielles

Le parlement français, représenté par 10% des députés, a approuvé à une très large majorité la proposition de loi sur la négation des génocides, dont celui des Arméniens en 1915. Les députés de l'UMP, Nouveau Centre, PS et PCF, ont massivement voté la loi criminalisant le négationnisme d'État malgré les menaces de représailles diplomatiques, économiques et culturelles du gouvernement turc. Consensus rare de tous les partis politiques, et belle polémique dans le pays "des libertés".
Erdogan rappelle son ambassadeur. Pour qui se prend cet islamiste modéré, alors que le monde entier sait que l'Empire ottoman (et non la Turquie) a massacré 1,5 millions d'Arméniens qui avaient le tort de n'être pas musulmans? Et nous,  qui sommes-nous pour décréter une vérité historique qui concerne un autre pays? De quel droit nos politiciens ferment les dossiers des historiens pour instaurer une police de la pensée? Avec mauvaise foi, le ministre des Relations avec le Parlement répond: "Il ne s’agit pas d'un texte de loi mémorielle, il s'agit d'un texte de coordination juridique..." et de rappeler que la France transpose une directive européenne sur la pénalisation du négationnisme. Il est vrai que le Parlement européen a reconnu le génocide arménien le 18 juin 1987...
Ces affrontements nationalistes sont malsains, en période de crise. A l'origine, la négation des crimes de la Shoah, ou plus souvent un fort révisionnisme a incité les politiques à intégrer la mémoire à l'Histoire, créant le concept de devoir de mémoire: apprendre à bien se souvenir. Comment les survivants des camps de l'horreur pouvaient-ils entendre l'abjecte remise en cause du génocide juif? La première loi fut la loi Gayssot (1990) "tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe" qui crée le délit de négationnisme du génocide des Juifs. Puis en 2001, le génocide arménien fut reconnu ainsi que "la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité". L'enfer est pavé de bonnes intentions, car d'autres lobbies et groupes d'appartenance allaient demander la reconnaissance de leurs souffrances. La loi de 2005 portait "reconnaissance de la Nation et la contribution nationale en faveur des Français rapatriés". Perçue comme une réhabilitation de la colonisation, une vive contestation se développa, qui conduisit à une mise en cause des lois mémorielles au nom de la "liberté pour l'histoire".
La loi votée aujourd'hui est dans la droite ligne de la logique des législateurs, et il n'y a qu'un moyen de revenir en arrière: l'abrogation de toutes les lois mémorielles. Les preuves de ces massacres de masse existent, non pas crimes de guerre mais génocide d'une ethnie. Pourquoi vouloir combattre l'imbécilité en réduisant la liberté de penser, l'expression d'opinions, en créant un ordre moral? Pourquoi vouloir pénaliser? C'est la faiblesse de la démocratie que de laisser répandre les vulgarités. Soljenitsyne s'est fait rejeter par l'intelligentsia de gauche lors de la parution de "l'archipel du goulag". Aurions-nous du emprisonner nos élites imbéciles au nom de leur négationnisme? La démocratie est le moins pire des régimes. Ne rajoutons pas une touche de tyrannie quand cela arrange un lobby, même pour la meilleure raison du monde.

Insulte raciste

La chasse aux sorcières, initiée par l'Église car elles incarnaient le diable qui s'oppose au Royaume de Dieu, amplifiée par la Réforme, atteint un paroxysme en 1600 quand la justice pénale,  impitoyable, cherche à soustraire la société à l’influence du Diable. À l’aube des Lumières, ces accusations provoquent des scandales et la dynamique de la Chasse s’épuise. Il suffisait de s'exclamer avec force "une sorcière, c'est une sorcière" pour que la victime se retrouve sur un bûcher. Les mots tuent, mais les mots qui condamnent changent selon les époques. Ces mots ne doivent jamais être définis, chacun peut ainsi imaginer à sa guise le danger ou le concept qu'ils représentent. Le mot "bourgeois" suffira à vous envoyer dans des goulags, le mot juif dans les camps de concentration, le mot fasciste à vous discréditer et exclure de la politique. Aujourd'hui, il est une insulte suprême qui vous envoie au tribunal: "raciste". Un arbitre de touche vient d'en faire les frais ce samedi. Un joueur de football agité, en photo, manifeste pour une faute non signalée, s'enflamme, est exclu, puis vitupère violemment contre cette décision. L'arbitre assistant, excédé, aurait dit "dégage, l'arabe", version contestée par l'auteur. Un joueur guinéen, témoin, s'est rétracté depuis. Ce qui est grave, c'est l'émotion, l'effroi suscité en haut lieu par cette phrase, le ramdam provoqué par ce qui n'était pas insultant il y a vingt ans, qui n'est pas insultant sur un autre continent, encore moins sa réciproque. Le président de la Ligue de football est catastrophé et la sanction sera lourde si le mot "arabe" a été prononcé, sans compter que la justice va se mêler des altercations entre footballeurs. Elle n'a que ça à faire! Quel monde imbécile construisons-nous? A quand le nouveau siècle des Lumières?
De nos jours, à l'invective discriminante, préférez le coup de boule, celui de Zidane fut cautionné par le Président Jacques Chirac. Certains mots brisent une carrière, vous conduisent au pénal. A ce sujet, les commentaires des internautes du journal "Le Monde" sont édifiants, l'arbitre est trainé plus bas que terre. En d'autres circonstances, ce journal a défendu la présomption d'innocence, alors que dix fois par jour, depuis quatre ans, les internautes y traitent le Président de la république de nabot, de voyou et d'autres noms d'oiseaux. Ce n'est pas condamnable, ces offenses ne concernent pas une ethnie, que Nicolas Sarkozy. 
Hier, notre Johnny national, répondant à une question idiote a dit que Alain Delon était un vrai mec, et que "lui n'était pas pédé". Un conseiller municipal de Bordeaux veut l'interdire de stade, bien qu'il se soit excusé. Aujourd'hui, nous dit Le Monde, l'attaquant uruguayen de Liverpool Luis Suarez a été condamné pour insulte raciste auprès du Français Patrice Evra: suspension de huit matches et amende de 40 000 livres. Luis a traité Evra de negrito, "petit noir" en espagnol, qui n'aurait pas de caractère raciste chez lui. Luis est métis, son grand-père était noir. Ils sont devenus aussi fous en Angleterre.  A moins que l'Europe ne soit qu'un laboratoire avant la création de la société idéale,"garde-à-vous et pensée unique", que les Soviétiques n'ont pas réussi à créer, malgré leurs camps d'entrainement appelés goulags.

L'évaluation des professeurs

Les enseignants des écoles primaires, des collèges et des lycées étaient en grève ce jeudi pour exiger le retrait du projet de réforme du ministre Luc Chatel. Ce dernier propose la mise en place d'un système d'évaluation des professeurs "plus juste", par une meilleure prise en compte du travail en équipe des enseignants: "ce n'est pas uniquement l'heure de cours, c'est aussi l'engagement à travers le projet pédagogique du lycée, c'est le soutien scolaire apporté aux élèves". Ce serait la fin de la double évaluation, l'une par l'inspecteur pour l'aspect pédagogique et l'autre par le chef d'établissement pour l'aspect administratif. L'évaluation des professeurs ne serait alors confiée qu'au chef d'établissement, entrainant la suppression des visites d'inspecteurs. Un principal de collège ou un proviseur de lycée mènerait, tous les trois ans, un "entretien professionnel" avec chacun des enseignants, à l'issue duquel il préconiserait ou non une augmentation de salaire. Le mécontentement est général, bien que la grève ait été peu suivie. C'est la révolution, au nom de la liberté pédagogique: difficile d'ouvrir la boite noire de la classe. Les syndicats redoutent une dérive, "le cœur de métier, à savoir le rapport à la discipline, serait marginalisé", puis la dramaturgie "c’est le modèle de l’École qui est en jeu", et enfin l'idéologie "un mode de gestion libéral du système éducatif... Le chef d'établissement devient un patron". Ils sont persuadés que seuls les professeurs sont aptes à juger de leurs résultats et n'y vont pas de main morte: "Le chef d'établissement est celui qui a quitté la classe et qu'on n'autorise pas à porter un jugement." A l'affut de tout mécontentement, François Hollande le dit avec moins de mépris: "Les enseignants veulent être évalués par des inspecteurs ou par des pairs qui sont de la même matière". Oublie-t-il que les inspecteurs ont aussi quitté la classe depuis longtemps, qu'ils évaluent les professeurs au mieux tous les six ans, pendant une seule heure, avec un préavis de deux jours, le temps d'organiser le théâtre. Ce système est désuet, vieillot mais légitimé par le temps et un corps de fonctionnaires de haut niveau qui se battront pour leur survie. Là encore se manifeste le mal français: pas seulement la résistance au changement, mais ce refus du collectif, d'être un maillon de la chaîne, de ne pas être le centre du dispositif. Ce refus de hiérarchie se retrouve aussi à l'hôpital entre son directeur et les médecins.
Il est admis depuis Georges Clémenceau que "la guerre est une chose trop sérieuse pour la confier aux militaires", de même, l'évaluation de la pédagogie d'un professeur de mathématiques est trop sérieuse pour la confier à un ancien professeur de mathématiques. Oserait-on dire à un juge: "tu n'as aucune compétence en matière aéronautique, donc tu n'as pas autorité à juger de la responsabilité de l'accident aérien du Mont Saint-Odile, ou du crash Rio-Paris?" Il faut écouter les experts quand ils vous disent ce qu'il ne faut pas faire, mais être bien prudent s'agissant de leurs recommandations. Et enfin, l'élève, les parents d'élèves et le chef d'établissement, bref les acteurs de terrain ne sont-ils pas les mieux placés pour juger de la pédagogie, de son efficacité, non pas en terme de résultats au bac mais de progression, d'acquisition d'une discipline? Le service public acceptera-t-il de satisfaire ses utilisateurs qui sont des clients et non des usagers, d'être évalué par eux? On n'est jamais jugé équitablement par ses pairs, la vie l'apprend à chacun. Une grande réforme des mentalités est nécessaire pour que s'estompent les corporatismes. Mais pour réformer, il faut être deux, convaincre, dialoguer avec la base, pas seulement avec un syndicat. La vérité ne vient pas du haut, ni du bas. C'est un chemin des uns vers les autres.