Diversification à Sciences Po

Le directeur de l'institut des Sciences Politiques de Paris est un homme très progressiste et qui tient à l'afficher. En poste depuis 15 ans, il a internationalisé son établissement (40% d'étrangers), accru les promotions (près de 6000 élèves en 2003), puis développé la discrimination positive en favorisant l'entrée d'élèves venant de "zone d'éducation prioritaire" (ZEP) par une procédure d'admission ad hoc, sur dossier puis sur entretien. La part d'enfants d'ouvriers et d'employés a ainsi quadruplé à Sciences Po, passant de 3 à 12%, mais reste encore loin du taux à l'université, d'environ 30%. Aussi, vient-il de modifier aujourd'hui l'examen d'entrée pour mieux "diversifier son recrutement": sélection sur dossier, davantage d'oraux et la suppression de l'épreuve de culture générale. Il s'agit désormais de miser sur la personnalité des étudiants, "Nous ne recrutons pas des copies, nous recrutons des individualités". Magnifique envolée qui rappelle Saint Just et le retour à l'arbitraire. La substitution progressive de l'épreuve écrite par l'oral amplifie le pouvoir discrétionnaire, et par cet artifice, tout objectif de diversification pourra être atteint sans justification ni contestation. Mais la suppression de l'épreuve de culture générale heurte les anciens de cette école, et de beaucoup d'autres. Dévaloriser l'examen d'entrée est l'amorce d'une dévalorisation du diplôme de sortie, ce qui n'est pas alarmant puisque ce diplôme doit être complété par la suite d'un diplôme d'une autre école plus spécialisée. Mais la culture générale!!! surtout quand l'objectif est de "délivrer une formation fondamentale et de transmettre des savoirs dans une perspec- tive pluridisciplinaire, internationale, orientée vers l’action et la prise de responsabilités".
Le directeur de cette institution prestigieuse a-t-il peur de ne plus pouvoir recruter selon les anciens critères les candidats qu'il recherche, ou s'efforce-t-il de s'adapter à une jeunesse à qui l'on a plus appris à voir, à sentir, à exprimer qu'à écrire, à approfondir, à s'approprier? Laissons le à son problème, mais n'acceptons pas les propos qui circulent dans les couloirs de la direction: "la culture générale nous semble l'épreuve la moins utile. Qui peut prétendre en avoir une à l'âge de 17 ans"? 
La même école, qui proposait l'an dernier un sujet aussi déconcertant que "l'esprit juste", supprime tout à coup cette épreuve au lieu de proposer des sujets moins indigestes. Quant à la culture générale, il n'est pas besoin de citer Charles De Gaulle: "La véritable école du Commandement est la culture générale... Au fond des victoires d'Alexandre on retrouve toujours Aristote". Alexandre déjà grand à 20 ans! Comment une école qui a la prétention de former des cadres supérieurs peut-elle nier la culture générale de ses élèves de 17-18 ans à ce point?
Si ces dirigeants avaient relu "le fil de l'épée" du même De Gaulle, ils sauraient que la seule loi de l'enseignement est de favoriser le développement des personnalités en exerçant avec méthode la réflexion, le jugement, la faculté de décision. Que les grands chefs se reconnaissent à l'instinct, à la capacité de synthèse, synthèse qui n'est féconde qu’accompagnée du retour sur soi. A l'opposé de ces recommandations gaulliennes, le projet éducatif de Sciences Po "repose sur le travail en équipe et le développement des aptitudes à l’expression publique, qu’elle soit écrite, orale..." ?
"Tous les grands hommes d’action furent des méditatifs. Tous possédaient, au plus haut degré, la faculté de se replier sur eux-mêmes, de délibérer au-dedans", et ce travail sur soi passe par la lecture et l'écriture, que l'école doit encourager et non négliger. Entre le moderne et l'universel, l'expression ou la communication, l'égalité ou la discrimination positive, l'enseignement de masse ou l'élitisme, il semblerait que "Sciences po" ait choisi.
 De toute façon, les futurs diplômés devront tout apprendre dès leur premier emploi.

Vent de Noroît

Pour une fois, l'Assemblée Nationale semblait unie pour réaffirmer la position abolitionniste de la France en matière de prostitution, proclamée depuis 50 ans. Condamner la violence faite aux femmes n'est jamais inutile, qu'elle soit ou non consentie, et le harcèlement moral peut être plus destructeur que le harcèlement physique. Mais nos rapporteurs députés ne se sont pas grandis en déclarant que "non, la prostitution n'est pas le plus vieux métier du monde", et surtout nous ont étonné en déposant une proposition de loi sur la pénalisation des clients, instaurée depuis 1999 en Suède. La peine encourue serait de deux mois d'emprisonnement et 3.750 euros d'amende, même montant pour le consommateur de cannabis que pour celui d'une femme, ou d'un homme. Le projet de loi est à l'étude mais le décret d'application ne sera pas si simple. Un client ne peut être puni dès qu'il embarque une prostituée, car ce serait punir l'intention et non le délit. Le client interrompu dans cet acte, abominable car tarifé, méritera-t-il la même sanction que celui qui a voluptueusement consommé? Les adeptes de ce sport en voiture, les amants débordant de pulsions seront-ils poursuivis? A moins que ce ne soit pas l'acte in naturalibus qui ne soit condamnable mais la marchandisation du corps, soit le paiement. Dans ce cas, faudra-t-il attendre le paiement pour verbaliser? Les filles de joie mettront-elles en péril leurs amants de cœur, soupçonnés de toute évidence de lubriques addictions? Encore un marché juteux pour la corporation des avocats car l'application de la loi sera des plus complexes. Prenons le cas de DSK, qui est contre la prostitution et qui n'a jamais payé, comme tout haut fonctionnaire français. Devra-t-on inculper Dodo-la Saumure qui n'est pas le consommateur final? Si nous commençons à punir les intermédiaires, c'est la mort de la société de services. Trêve de plaisanterie, la loi sera difficile à promulguer et l'odeur de prostitution se répandrait partout. Que penser des pensions démesurées qu'obtiennent les épouses d'acteurs ou célébrités pour quelques années de mariage? Il y a là une reconnaissance officielle de la relation tarifée, qui nous vient du noroît. La Suède est très à la mode chez nos députés latins, qui ne sera que passagère. Pour exemple, souvenons-nous de nos premiers ministres et de leur sincère attirance pour des régimes voisins, Pierre Mauroy pour l'Autriche, Michel Rocard pour la Yougoslavie, qui ne durèrent que ce que durent les roses.
Ce vent de noroît est un vent puritain et anglo-saxon qui ne correspond aucunement à notre culture, à notre essence. Rappelons que la Suède est un pays de la taille de la France peuplé de 9 millions d'habitants, riche de son bois, de son fer, de son hydroélectricité et connue de ses artistes, Bergman, ABBA... Ibsen, du temps où la Norvège n'avait pas son indépendance, se révolta contre le traitement que l'homme faisait subir à la femme, et de nos jours, les formidables romanciers Stieg Larsson et Henning Mankell ne décrivent pas un univers où la femme est respectée comme la loi suédoise le laisse apparaître. Plus personne ne se souvient de la neutralité de la Suède pendant les deux guerres mondiales, ce qui ne l'empêchait pas de vendre son minerai de fer aux nazis. L'aisance financière qu'elle en retira lui permit de bâtir un État providence très envié par nos socialistes. De là à devenir puritain! Qui ne sait que la prostitution est autorisée sur les bateaux suédois dès qu'ils sont à 12 miles des côtes? Tout comme en Malaisie, régime musulman intégriste où les relations sexuelles avant le mariage sont pourchassées et interdites, et où les bateaux de croisière quittent le port de George Town dès le soir pour une nuit de jeux, d'alcool et de prostitution. Les Gréco-latins refuseront cette hypocrisie saxonne et ce vent de noroît, malgré la faiblesse de leur économie. Que nos députés ne l'oublient pas, et qu'ils relisent le banquet de Xénophon, ou celui de Platon!