Liberté d'impression, pas d'expression

La lecture des commentaires sur les journaux Libération et Le Monde est instructive. Les internautes se lâchent et l'invective, l'insulte sont monnaie courante: le gouvernement n'est qu'un ramassis de gens écœurants (sic), et notre Président, un nabot, malade, fasciste et mille autres noms d'oiseaux. Comme le disait dernièrement l'ancien Premier ministre Michel Rocard, (en s'adressant à Ségolène Royal): "Nous sommes dans une société de libre expression, le droit de dire n'importe quoi est un droit fondamental de la personne humaine". Il semble qu'il en soit différent à la radio. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) vient de "mettre en demeure" Sud Radio pour "propos discriminatoires", à la suite d'une émission où avait été évoqué un "lobby juif" dans le cadre de l'affaire DSK. L'animateur, qui a aussitôt était suspendu, posait la question aux auditeurs: "DSK est-il soutenu par les Juifs ?" Insupportable, inadmissible, dérive délirante, propos stigmatisant véhiculant les pires stéréotypes antisémites... ont rétorqué les associations. Insulter le Président est bien moins dangereux en France. L'avocat de DSK était juif, celui de Diallo était noir et soutenue par la communauté noire, mais il ne faut pas le dire. A considérer la réaction névrotique du CSA, qui ne croira que ce lobby existe? Les premiers à monter bruyamment et très maladroitement au créneau n'ont-ils pas été Badinter, Lang, Henri-Levy, JF Kahn? Il faut aussi dire aux Français que plus de dix mille lobbyistes travaillent et vivent à Bruxelles, et sont officiellement reconnus par la Commission et les députés européens. Le lobby juif n'est qu'un lobby parmi tant d'autres, et un lobby juif a certainement soutenu DSK. Mais dire que tous les juifs l'ont soutenu est aussi idiot qu'affirmer qu'il a été libéré pour cette appartenance. La théorie du complot est un raisonnement de concierge... et je m'excuse tout de suite pour cette discrimination envers une profession utile et en voie d'extinction, qui peut me valoir des poursuites., certains voyant de la haine partout. Interdire de prononcer le mot juif n'étouffera pas l'antisémitisme, bien au contraire. Qu'avons-nous retenu de l'histoire du XX° siècle?
Il existe un autre lobby, celui des juges. Ils peuvent défier le Président sans preuve, tambouriner une suspicion avec le concours de journalistes qui écrivent leurs confidences, leurs humeurs et apaisent leurs ressentiments. Dans un livre sorti hier, la juge Prévost-Desprez affirme que l'ex-infirmière de Liliane Bettencourt avait "confié à [sa] greffière, après son audition par [elle] : 'J'ai vu des remises d'espèces à Sarkozy mais je ne pouvais le dire sur procès-verbal'". L'infirmière a démenti ce matin mais a souligné qu'elle avait été menacée de mort, et les antisarko de condamner derechef notre régime dictatorial dans les commentaires des journaux susmentionnés. Après l'affaire Woerth déclenchée par des enregistrements d'un majordome, voilà l'affaire Sarkozy révélée par une infirmière qui risque sa vie car elle a vu entre deux piqures le candidat Sarkozy venir chercher des enveloppes Kraft. Le tout confirmé par une juge qui ne l'a pas entendu mais qui croit le savoir de sa greffière, et relayé par deux journalistes d'investigation qui ne vérifieront pas leurs sources. Et toute la presse en parle! Et d'aucuns d'imaginer que Sarkozy va faire tuer par les services secrets une infirmière qui en savait trop. Tout ça pour être réélu, gagner 250 000€ par an en se faisant insulter tous les jours, alors que l'entraineur national de l'équipe de foot gagne quatre fois plus avec l'estime de tous pour sélectionner des branquignols qui gagnent cinq à dix fois plus que lui. Où vit-on pour lire et entendre de telles billevesées?
L'inconsistance et l'inanité peuvent faire le buzz. Avec de telles attaques et de tels journalistes, la gauche risque de lasser l'opinion et de rater une fois de plus la future élection.

L'indicateur de bien-être

La Belgique est en quête d'un gouvernement et le leader socialiste wallon Elio di Rupo chargé de trouver un compromis avec les Flamands. Malgré la difficulté et l'ampleur de la tâche que lui a confié le Roi, il a pris le temps de déposer le 19 juillet une proposition de loi à la Chambre des représentants, d'un intérêt des plus manifestes: "création d’une commission de prospective économique, sociale et environnementale en vue d’établir des indicateurs de prospérité". Explication du PS: l’appréciation de la qualité de vie des citoyens est évaluée en termes quantitatifs au travers d’un indicateur hégémonique: le Produit National Brut (PNB). Cet indicateur est aveugle à l’augmentation ou non du bien-être individuel et collectif de la population, à la répartition des richesses et aux inégalités sociales. Il n’est pas adéquat pour mesurer le bien-être de nos concitoyens, le progrès et l’évolution de la prospérité de notre société. 
Sans l’élaboration d’une nouvelle politique, le débat de la pertinence d’indicateurs économiques est oiseux, et ce n'est pas ainsi que les socialistes wallons se réconcilieront avec les libéraux flamands. Mais cette demande n'est pas sans rappeler Jeremy Bentham (en photo), père de l'utilitarisme, système qu'il résumera en 1768 par la formule: "le plus grand bonheur du plus grand nombre". Il mit au point une méthode, le "calcul du bonheur et des peines", visant à déterminer scientifiquement la quantité de plaisir et de peine générée par nos diverses actions en fonction de la durée, l'intensité, la certitude, la proximité, l'étendue, la fécondité et la pureté. L'action la plus morale est celle qui réunit le plus grand nombre de critères. Les socialistes belges mesureront-ils le bien-être de leurs concitoyens en s'inspirant des études de Bentham?
Une enquête sur le niveau de vie des Français en 2009 vient d'être diffusée que la presse (Le Monde, le Point, l'Expansion, France2...) titre ainsi: progression de la pauvreté, montée des inégalités. Le résumé succinct est: niveau de vie médian augmente, les riches sont plus riches et les pauvres plus pauvres. En traduction mathématique: la moyenne et l'écart-type augmentent, l'écart-type étant la dispersion d'une série de valeurs autour de leur moyenne. Il n'est pas question de minimiser les grandes difficultés de 10% de la population dont le niveau de vie a baissé de 1,1%, et l'État doit veiller sur les plus démunis, mais Jeremy Bentham aurait considéré, contrairement à nos journalistes contemporains, que malgré la crise, le plus grand nombre avait vu une amélioration de sa condition, donc l'État avait fait son travail. 
Pour Aristote, qu'il y ait des gens très riches et très pauvres ne relève pas de la justice mais de la constitution de la Cité. L'injustice consiste à prendre plus que sa part. Dans la tradition grecque, être juste est une excellence, une vertu. La vertu est une disposition de l'âme, dans toute circonstance, c'est d'un autre ordre qu'être juste en appliquant la loi, en agissant conformément à la loi. De nos jours, les inégalités de richesse ou de possession sont souvent considérées comme des injustices, mais la notion de bien-être n'est jamais évoquée. Relisons à ce sujet la fine analyse de Tocqueville sur le bien-être matériel en Amérique: "ce qui attache le plus vivement le cœur humain, ce n'est pas la possession paisible d'un objet précieux, c'est le désir imparfaitement satisfait de le posséder, et la crainte incessante de le perdre"... "Lorsque, au contraire, les rangs sont confondus et les privilèges détruits, quand les patrimoines se divisent et que la lumière et la liberté se répandent, l'envie d'acquérir le bien-être se présente à l'imagination du pauvre et la crainte de le perdre à l'esprit du riche. Il s'établit une multitude de fortunes médiocres. Ceux qui les possèdent ont assez de jouissances matérielles pour concevoir le goût de ces jouissances, et pas assez pour s'en contenter..." L'indicateur de bien-être sera idéologique ou ne sera pas.

Les riches et François Hollande

L'université d'été du PS ne porte pas bien son nom, car la teneur des discours et des propositions des candidats à la primaire relèvent plutôt du café du commerce que de la faculté, surtout quand les candidats évoquent l'affreuse chose qu'est l'argent. François Hollande vient d'en faire la démonstration en s'adressant aux riches: "qu'ils nous attendent, nous arrivons". Il a progressé depuis la dernière campagne et son fameux "je n'aime pas les riches", mais tout de même! Peut-on prendre au sérieux un candidat qui, dans l'invective, nous rappelle le merveilleux régime où il suffisait d'être traité de bourgeois pour être condamné. Or bourgeois, tout comme riche, n'a jamais été défini, ce qui autorise tout excès et vulgarité. On est toujours le riche de quelqu'un. Bref, ces envolées pitoyables de tribun démagogique promettent une campagne piteuse qui ne réconciliera pas la jeunesse avec la politique. Son ex-compagne, Ségolène Royal, évoluait dans le même registre, et une de ses premières mesures serait de faire payer Total, puis les sociétés du Cac 40. Comment équilibrer les comptes? En prenant aux riches, au nom de la justice sociale. Si au moins, ces mesures rendaient heureux tous les Français! Mais l'histoire montre qu'exciter le peuple peut le rendre incontrôlable. "Le peuple est en haut, mais la foule est en bas" écrivait Hugo, et nos socialistes semblent ne s'adresser qu'à la foule et ses bas instincts.
Pour redresser les comptes, il faut réduire les dépenses publiques, or ni droite ni gauche ne veulent s'y attaquer. Le grand débat actuel concerne la fameuse règle d'or, qui doit astreindre tout gouvernement à limiter le déficit. C'est une magnifique chausse-trappe de campagne électorale, car l'adopter n'impose pas de décliner les mesures adéquates. De même, s'inscrire au marathon de New-York ne signifie pas qu'un coureur non entraîné le finira. La France est sous surveillance des marchés, qui prêtent l'argent nécessaire à son fonctionnement, et au lieu de rétablir la confiance en prenant des mesures efficaces (il faut réduire les dépenses de 3 à 4% du PIB), nos politiciens débattent de la règle d'or. Les uns invectivent les riches, les autres taxent le coca, Disneyland et rabotent les niches. A la niche, a-t-on envie de leur crier. Ils méritent tous de retourner à l'université, et pas seulement en été. Ils savent tous les mesures qu'il faudrait prendre, mais le premier qui les dira perdra les élections. 
Le temps des élections a toujours été le temps des promesses, du rêve. Cette année, aux États-Unis comme en France, et peut-être pour la première fois, les candidats ne cherchent pas à faire rêver mais font tout pour dissiper un éventuel cauchemar, la réduction drastique des dépenses et le changement de façon de vivre qui en découlera. La droite ne sait pas le faire, par peur d'une explosion sociale, et la gauche ne veut pas le faire. Devant cette incapacité collective à nous engager dans la voie de la discipline budgétaire, les marchés finiront par nous sanctionner et à juste titre. Du centre gauche à l'extrême, le refus de l'austérité est unanime, et la sanction des agences de notation révoltante. Ils ne reste plus qu'à faire payer les riches. Dans un tel climat de grogne, comment gagner des élections sans mentir. La spirale grogne-mensonge s'amplifiera, jusqu'où? Le futur Président représentera la France, avec ses riches, ses pauvres, ses grandeurs et ses misères. Commencer par exclure avant de rassembler n'est pas digne d'un candidat. Monsieur Hollande, vous qui n'aimez pas les riches, sachant vos revenus mensuels et vos avantages en nature hors du commun, s'il vous plait, un peu de décence et de tenue.