D'un président l'autre

La présidente d'Areva ne sera pas reconduite dans ses fonctions. Elle est officiellement remerciée pour le travail accompli, mais elle ne sera pas remerciée. Qui ne sait que tout dirigeant d'entreprise est révocable ad nutum? Ce n'est pas le cas d'Anne Lauvergeon qui aura fini son deuxième mandat de cinq ans. Les cris d'orfraie de la classe politique de gauche contre cette décision et ses louanges sur "Atomic Anne" créent toutefois une suspicion. Serait-ce en souvenir de  F. Mitterand, quand Anne était son "sherpa"? Aucun chiffre, aucun bilan n'est cité, que de l'émotion, du pathos! Même l'ancienne ministre communiste, M.G. Buffet donne de la voix: "on a l'impression que tout ça est le fait du prince. Il y a manque de transparence". Allons sur internet et nous trouvons sur le site Europe1 des raisons possibles de son éviction (corroborées et complétées par d'autres sites):
- Le conflit qu'elle entretient avec le patron d'EDF ne permet pas d'assurer la réorganisation de la filière nucléaire française, demandée le 21 février par l'Élysée. Areva fournit 68 % du combustible d'EDF, qui cherche son autonomie pour éviter une dépendance couteuse. Areva s'y oppose.
- La perte d’un contrat de quatre centrales nucléaires pour les Emirats Arabes unis (20 Mds$) par le consortium EDF-Areva, fin 2009, a fortement irrité l'actionnaire principal, à juste titre. Beaucoup de présidents ont été relevés rapidement pour bien moins.
- L'enlèvement de sept employés sur le site d'Alrit au Niger en septembre dernier est reproché à A. Lauvergeon, d'autant qu'un rapport avait signalé des risques et des défaillances dans le système de sécurité.
- Pour terminer, le bilan financier d'Areva est calamiteux, avec un résultat opérationnel en 2010 négatif de -423 M€. Embourbé dans la construction de ses deux nouveaux réacteurs EPR dont les retards et les coûts n'ont cessé d'augmenter (3 ans de retard en Finlande, coût de 3 Mds€), le groupe a des besoins de financement estimés à 11 milliards d'euros d'ici à fin 2011. 
Il n'est pas question de dénigrer une présidente d'une grande intelligence, ni de porter un jugement sur son action. La tâche était immense, le secteur difficile, la conjoncture horrible. Mais à lire les messages de soutien, les déceptions, la colère des socialistes et les attaques ad hominem contre le Président Sarkozy, on ne peut manquer de s'interroger. Anne Lauvergeon n'aurait-elle pas trop utilisé son temps à faire du lobbying pour assurer sa place, plutôt que de résoudre ses problèmes d'EPR? Qu'aurait-on pensé d'un conseil d'administration qui oublie qu'un contrat de 20 Mds$ a été perdu par mésentente entre deux patrons de sociétés nationalisées? Que la filière nucléaire ne peut être construite parce que deux égos s'affrontent? Un des deux devait mourir, avec la considération de tous, et nous sommes tous mal placés pour apprécier le choix du gouvernement. Dans tous les cas, défendre un PDG sous prétexte d'anciennes amitiés politiques, ou du manque de femmes dans des postes de direction, n'est pas sérieux et ne grandit pas la classe politique. Il en va de l'avenir d'un secteur de pointe et de l'industrie française.

Débats clivants

L'Assemblée Nationale débattait avant-hier du mariage gay et hier de la dépénalisation du cannabis, en guise de préparation à la campagne présidentielle. Les socialistes montrent à moindre frais leur ouverture à un changement de société, et l'histoire leur donne raison. Qui se souvient des trois dévaluations en 18 mois de F. Mitterrand  à son arrivée au pouvoir, qui appauvrirent 60 millions de Français, alors que la suppression de la peine de mort est dans tous les reportages et livres d'école. Elle n'aurait pourtant concerné la vie que de trois ou quatre personnes en 30 ans. Fort de cette expérience, les socialistes ont proposé deux textes qui ont été rejetés mais qui ont clivé la droite et la gauche et agité l'opinion publique. La gauche vient de réussir un beau coup politique, en attirant la jeunesse, de nature progressiste, et déstabilisant la droite. En effet, pour les réactionnaires, le mariage est un acte civil, parfois religieux, qui lie un homme et une femme en vue d'organiser une vie commune et de fonder une famille. Mais le vent de l'histoire souffle vers la libéralisation, et dix pays ont déjà légalisé le mariage homosexuel (sur 193 dans le monde). Aussi, la droite qui se veut moderne s'y déclare ouverte "à condition toutefois de ne pas le lier à l’adoption d’enfants par les couples gays". Qui le croira? Le Pacs ne suffit-il pas à officialiser une union, avec les mêmes avantages à l'exception de la pension de réversion? Les politiques en mal de notoriété vont s'engouffrer dans la brêche, alors que le monde musulman se radicalise. Où souffle le vent de l'histoire? Doit-on changer de société pour que des Borloo, Bachelot puissent être réélus?
Le cannabis est tout aussi clivant, mais divise la gauche cette fois. Le rapport de l'ancien ministre socialiste, D. Vaillant, préconise la "légalisation contrôlée du cannabis" et la mise en place d'une véritable "filière nationale". La droite considère à juste titre que cette légalisation est dangereuse pour la jeunesse, car une drogue a pour seul but de modifier l'état psychique, et laisse des traces. D'autre part, les pays qui s'étaient engagés dans la voie de la dépénalisation reviennent en arrière, comme la Grande-Bretagne. Mais Vaillant n'a-t-il pas raison quand il pense que "grâce à l'encadrement de la production et de la distribution", l'État pourrait "instaurer une politique de réduction des risques".  Une organisation performante pourrait avoir comme objectif "de faire baisser la consommation et les risques qu'elle engendre", sans oublier un retour à l'ordre social par réduction des trafics, dealers, économie souterraine. Le Ministre de l'Intérieur pense que la consommation augmenterait. 
Une expérimentation pourrait être tentée dans une région de France, bien délimitée. Selon les enseignements, l'expérience serait poursuivie ou arrêtée. Mais légaliser du jour au lendemain sur tout le territoire et sans préparation est le meilleur moyen de faire échouer la dépénalisation. 
Le problème reste moral: peut-on autoriser la consommation d'un produit qui dégrade l'homme, qui le rend dépendant?  Si non, l'inefficacité de la politique répressive étant avérée, peut-on vivre avec bonne conscience en fermant les yeux sur 1,2 millions de consommateurs réguliers? Ces sujets ne peuvent être abordés en période électorale où la bien-pensance libertaire prévaut sur le sens des responsabilités.

"Lever la loi du silence"

Lever la loi du silence, ce 15 juin! Non, nous ne parlerons pas de la restructuration de la dette grecque, mais on entend depuis quelques heures que l'agence de notation Moody's envisage de baisser les notes de trois banques françaises très exposées à la dette de l'État grec. Nous ferons silence sur la consommation élevée de poissons en France, 34 Kg/ an/personne, soit le double de la moyenne mondiale, et 22,1 Kg de moyenne européenne. A partir de ce jour et jusqu'à la fin de l'année, tous les poissons consommés en France seront pêchés en dehors des eaux communautaires. Nous ferons silence aussi sur la circulation à Bruxelles: les journaux flamands du jour publient que les automobilistes bruxellois sont confrontés aux embouteillages les plus importants d'Europe. Les files quotidiennes sont présentes sur 38,9% des routes de la capitale, en dégradation depuis l'an dernier, 37,7%, chiffre qui assurait déjà la tête du classement européen.
Aujourd'hui 15 juin, nous parlerons du sexe, de celui qu'on cache. "Lever la loi du silence", c'est le nom du collectif qui lance une campagne télévisée et internet sur un tabou, le viol conjugal. La loi du silence, cette loi tacite qui interdisait que ce qui se passait dans la chambre à coucher ne se retrouve sur la place publique. Selon une étude américaine, 30% des viols seraient commis par le conjoint, soit 25000 par an en France. Ce chiffre impressionnant pose question, la société devant toujours défendre le faible devant le fort. Il faut savoir se tenir devant les autres, ou comme aurait dit Camus, apprendre à se résister. L'éducation jésuite le dispensait, mais ils ne sont plus à la mode et aujourd'hui, l'éducation libérale relâche les libidos (billet du 7 juin). Cependant, ce collectif inquiète. Pendant 2000 ans, nos ancêtres ont vécu avec le Christ dans la chambre à coucher, ce n'est pas pour le remplacer par un juge. La transparence a des limites, et le sexe ne doit pas devenir une monnaie d'échange. Il n'est pas question ici de défendre la brutalité, la bestialité, mais les relations de couple sont trop complexes pour ne les regarder qu'à travers un prisme communautariste. Les rapports de force ne s'établissent pas qu'avec des muscles, sinon les Présidents ne seraient que des champions de boxe ou de karaté. Ou alors, il serait bon de remettre à jour l'article 215 alinéa 1 du Code civil français concernant le devoir de communauté de vie. Il a un triple objet pour les époux: la cohabitation matérielle, la communauté affective et spirituelle et l'obligation d'entretenir entre eux des rapports charnels. Il les astreint au devoir conjugal, tout en condamnant la violence. Le divorce peut être demandé quand le pacte est rompu, et dans notre régime démocratique, des aides sont données aux défavorisées. Bien que ce débat ne soit pas inutile, il faut plutôt étendre la lutte contre toutes les violences en famille, pas seulement sexuelles, avec en priorité la lutte contre l'inceste. Il ne faudrait pas que l'affaire DSK soit le prétexte d'une mise au pilori de la moitié de l'humanité par des féministes en mal d'action. 
Soyons positifs, la séduction est aussi un rapport de force, un jeu dangereux qui peut imposer à terme une contrainte...

Un an sans gouvernement

Depuis l'élection du 13 juin 2010, cela fait un an, un an sans gouvernement. Le record du monde est battu, et pourtant la Belgique ne se porte pas si mal en terme de croissance. L'OCDE annonçait (Le Soir du 25 mai) une prévision de croissance de 2,4% en 2011, 30% supérieure à l'ancienne prévision. Ainsi, le déficit ne devrait être que de 3,6% cette année, contre 4,1% du PIB l'année précédente. Les esprits taquins n'ont pas cessé de commenter les très bons résultats d'un pays sans gouvernement, alors que la France faisait moins bien avec une présidence forte... Preuve d'inefficacité ou d'inutilité? Des deux, mon colonel, ont répondu en masse les anarchistes, et souhaitant la suppression des gouvernements, par mesure d'économie il va de soi! Ces indicateurs positifs n'ont pas incité les politiciens flamands et francophones à trouver un accord, mais l'avenir est moins rose qu'il n'y parait vu de loin.
A ceux qui pensent que des économies substantielles découlent d'un pays sans gouvernement, il est urgent de les décevoir. Le gouvernement démissionnaire de Leterme a été reconduit, en charge des affaires courantes, donc sans possibilité de lancer de nouveaux projets, réformes ou dépenses. Il n'a pu ainsi aggraver le déficit, ni s'attirer le mécontentement de la population en recherche d'alternance, comme c'est le cas dans tous les pays européens. Il comprend 15 ministres fédéraux et 6 secrétaires d'État. Mais il ne faudrait pas oublier les 10 ministres du gouvernement flamand, les 9 ministres du gouvernement wallon, les 8 ministres du gouvernement bruxellois (dont 3 secrétaires d'État), les 7 de la communauté francophone (dont 4 cumulent) et les 4 de la communauté germanophone. Pour terminer cette représentation nationale, rappelons que la Belgique compte dans ses parlements 534 députés et sénateurs, et dans ses dix provinces, 10 gouverneurs, 60 députés permanents (les « ministres » provinciaux) et 737 conseillers provinciaux. Tous les ministres et secrétaires d’État ont un cabinet pléthorique de personnes appartenant généralement au même parti que le ministre. Les cinq vice-premiers ministres ont droit à deux cabinets, et au total, le gouvernement fédéral compte environ mille cabinettards. Il est inutile de plus détailler pour comprendre que cet éparpillement du pouvoir rend la Belgique ingouvernable, alors que la gestion quotidienne de l'État belge peut être "solide".
Tout allait pour le mieux avant que l'agence de notation Ficht Ratings ne s'inquiète de la persistance de la crise institutionnelle, ce qui l'a conduit à abaisser de stable à négative la perspective de la note du pays. Un bateau lancé peut temporairement se passer de commandant, mais il devient nécessaire pour changer de cap ou de vitesse. La Belgique s'était engagée à retourner à l'équilibre des comptes en 2015, et à réduire sa dette qui a dépassé les 100% du PIB. Certaines mesures d'austérité s'imposent, qui ne pourront être décidées sans un accord politique sur la réforme institutionnelle. Il faudrait dégager des excédents au niveau des collectivités ou mener une réforme "significative" de la Sécurité sociale, ce qui semble peu probable au vu des contentieux entre les communautés linguistiques. Sans la mise en place rapide d'un gouvernement, en septembre par exemple, la note de l'État belge serait dégradée, entrainant une augmentation des taux d'intérêts et alourdissant le poids de la dette.

La fin de la récréation est sifflée. Les organisations patronales flamandes Unizo, Boerenbond et Voka n'accepteront pas que des blocages institutionnels affectent l'économie et leurs intérêts particuliers. Mais les traces de ces affrontements resteront profondes. Entre les communautés tout d'abord: le fossé s'est creusé entre le Nord et le Sud, et il semble que la Belgique sous sa forme actuelle ne soit plus viable. Entre les politiques et la population d'autre part: quelle que soit la communauté, moins de 15% des Belges ont confiance dans la classe politique. La sphère politique est discréditée pour longtemps,  et ce n'est pas le moindre dommage, au moment où les défis économiques, écologiques et sociaux nécessitent un retour du politique.

Macbeth et Bachar

Verdi a toujours été fasciné par Shakespeare et compose dès l'âge de 34 ans, en 1847, son opéra Macbeth. Ses deux dernières compositions, quarante cinq ans plus tard, seront Othello et Falstaff, du même grand dramaturge. Macbeth, magistralement interprété à l'opéra de Budapest cette semaine, nous rappelle la tragédie qui peut frapper un homme bon, courageux, loyal. Ce héros est nommé baron de Cawdor à son retour de guerre en récompense de ses exploits. Mais influencé par des prophéties de sorcières, aiguillonné par l'ambition de sa femme, il cède à la tentation du pouvoir et de l'immortalité. Avec l'aide de son épouse, il tuera le roi pour usurper son trône, tuera encore pour effacer la trace du crime, tuera toujours pour maintenir son pouvoir. Il ne deviendra qu'un tyran sanguinaire, tourmenté par son acte comme Lady Macbeth qui se suicidera, et finira sa descente aux enfers assassiné. Macbeth, ce fidèle guerrier ayant bravement défait les ennemis de son pays, se trouvera soudain, au faîte de sa gloire, incapable de résister à l'ambition et aux forces du Mal. Il ne pourra dévier le cours du destin, les fils de roi recouvreront leur trône et leur légitimité. Peut-on écrire ce drame shakespearien avec une plume du XXI° siècle? Le drame se situe en Syrie, par exemple, dans un pays dictatorial à l'économie fermée. L'architecte de cette dictature sanglante, Hafez el-Assad, destine son fils à lui succéder, mais celui-ci meurt d'un accident de voiture: il roule à 200 Km/h avec son bolide, par temps de brouillard, sur la route de l'aéroport grouillante d'une population pauvre, désœuvrée. C'est irresponsable, dérisoire, vain, futile, comme l'était Bassel. Inch Allah! Le monde arabe n'aura rien perdu, mais la population s'était habitué au futur dictateur, sa photo étant érigée à chaque coin de rue. Son frère Bachar qui faisait des études d'ophtalmologie en Occident est rappelé. Il devient rapidement colonel, puis son père meurt après trente ans de règne, laissant un pays influent mais pauvre, mafieux, corrompu. Vite, il faut changer la loi et abaisser la limite d'âge de la présentation à l'élection présidentielle, de 40 à 34 ans. Bachar a 34 ans. Il promet des réformes, et on le croit car il a été formé dans les écoles françaises et anglaises. Il n'a pas tué pour prendre le pouvoir, mais comme Macbeth, le spectre de son père à travers ses conseillers est là, lui indiquant qu'il faut limiter le vent des réformes. Les radicaux que son père a mis en place freinent toute ouverture vers le monde extérieur, l'économie ne peut se libéraliser dans un climat de forte corruption. Vient le printemps arabe, et Macbeth Bachar défend son pouvoir. Après quelques morts et quelques promesses de réformes, les manifestations continuent. Il suffit de durcir pour que les disciples d'Al-Qaïda comprennent que le pouvoir ne cédera pas. Le parti Baas en a vu d'autres, en 1982, lors de l'écrasement des fondamentalistes sunnites. On tue chaque jour un peu plus, mais les exemples de la Tunisie, Egypte, Lybie, Yemen galvanisent les manifestants. La communauté internationale s'émeut, mais Bachar a plongé dans l'âme de Macbeth: "devant mes intérêts, tout doit céder". Assassiner devient sa nature, l'irréparable est accompli, le sang ne pourra s'effacer de ses mains. Les ténèbres ont envahi sa raison. Le doux et gentil médecin Bachar, désintéressé de politique, ouvert au monde occidental, a perdu son âme pour garder le pouvoir. Mithridatisé par dix ans de pouvoir absolu. Il aura gagné l'immortalité, mais pas celle qu'il souhaitait. Shakespeare sait comment finira la descente aux enfers.