Le choc des générations

Un accord secret avait apaisé les tensions dans la famille Bettencourt. On apprend aujourd'hui que la facture d'avocat de la fille a été payé par la mère: 12 M€, ce qui laisse rêveur. Si vous n'êtes pas doué pour le foot, soyez avocat, c'est moins risqué et ça rapporte autant. La bataille reprend car la fille vient de saisir le juge des tutelles, afin de mieux assurer la protection juridique de sa mère, protection de sa personne et de ses biens. Dans une ordonnance datée du 25 mars (révélée par Le Monde, la juge des tutelles de Courbevoie estime que "les facultés cognitives de Mme Liliane Bettencourt sont nettement altérées par une maladie cérébrale" et qu'elles mettent la milliardaire dans "l'impossibilité de pourvoir seule à ses intérêts". Et pourtant, le mandataire des biens de Liliane a négocié son entrée au capital (170 M€) d'une société de Stéphane Courbit dont il est aussi l'avocat. Une enquête sur le conflit d'intérêt est en cours, et on peut se demander l'intérêt de cet investissement pour une femme de 88 ans qui n'a jamais su la valeur de l'argent. Mais elle est ulcérée, s'insurge contre sa fille, rappelant publiquement qu'elle a été trop gâtée, qu'elle lui préfère ses amis à sa famille. Il est vrai que sa fille a vécu dans le luxe toute sa vie. Quelle chance d'avoir vu sa maman bafouée par son père, qui lui imposait ses gitons et pas seulement à sa table, qui en faisait malgré tout ses confidents et qui leur donnait un milliard pour les récompenser. La mère n'a pas été moins gâtée que la fille, et ses comportements compulsifs en font une proie idéale pour les prédateurs. Elle n'est pas obligée de tenir  des propos indignes, alors qu'elle prouve à tous qu'elle n'a plus toute sa tête.
L'indignité ne s'arrête pas là. Notre ancien Président publie le deuxième tome de ses mémoires, où il montrerait à la fois une grande bienveillance pour son ancien ennemi Mitterrand et pour le futur candidat socialiste Hollande, et une profonde réserve pour son successeur Sarkozy. Porter un jugement écrit sur un Président en fonction qu'on a gardé longtemps dans ses équipes, qu'on a supporté dans sa conquête, ne prouve ni noblesse, ni cohérence. Quand on sait que Jacques Chirac, comme madame Bettencourt, n'a plus toute sa tête, et qu'il est certainement incapable d'écrire ses mémoires... qu'il a perdues, la question qui se pose est: qui tient la plume et au bénéfice de qui? 
L'histoire nous apprend que souvent, le fils doive tuer le père, mais il y a la manière. Mais lorsque les pères entament la longue descente aux enfers, ils gagneraient à relire la mort du loup (Vigny):  
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse, 
Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse


La taxation des oeuvres d'art

Le vice-président UMP de l'Assemblée nationale, Marc Le Fur, a déposé le 1er juin un amendement pour assujettir les œuvres d'art à l'impôt de solidarité sur la fortune. Appuyé par des députés de droite comme de gauche, cet amendement a été adopté en commission des Finances et sera soumis dans les prochains jours au vote de l'Assemblée en séance plénière. Le gouvernement s'oppose, la droite se divise, le Premier ministre se fâche, et le député Le Fur persiste. De quoi y perdre son latin, car souvenons-nous! En 1982, le gouvernement Mauroy créait l'impôt sur les grandes fortunes, et exemptait les œuvres d'art. Laurent Fabius, fils de collectionneur d'art, alors ministre du Budget, avait porté le projet d’exonération des œuvres d’art. Le Premier ministre Jospin, en 1998, avait dû demander une seconde délibération à l'Assemblée pour obtenir le retrait d’un amendement semblable déposé par sa majorité. Pourquoi cette mesure d'équité a-t-elle été écartée par tous les gouvernements? Que nous cache-t-on? Les raisons énoncées par l'actuel ministre du Budget, toujours les mêmes, sont peu crédibles: "la première est que nous souhaitons préserver les collections et les artistes et les créateurs (...) dans notre pays", sinon "les créateurs partiront à l'étranger". Quand il s'agit des capitaux, du CAC 40, des vignobles, des châteaux, des entreprises, du savoir-faire et des emplois, les dirigeants restent indifférents, et radicaux. "La deuxième raison est que les œuvres (d'art) font partie, dans le patrimoine privé, des éléments qui constituent à terme les grandes collections publiques". La France est-t-elle destinée à n'être qu'un grand musée? Il est impossible de comprendre ces déclarations, identiques qu'elles émanent de droite ou de gauche, dont la vacuité impose un dessous de cartes. Qui nous fera croire que cette exemption protège les artistes? Les spéculateurs, pour sûr, et le meilleur exemple fut la vente Bergé/Saint-Laurent qui rapporta 373,5 M€. Toutes les pièces de la collection sont parties à l'étranger, Pierre Bergé a empoché indûment toute la somme qui revenait à son compagnon défunt, les artistes concernés n'ont rien gagné, et l'Etat sera resté spectateur, et grand perdant. Pierre Bergé pourra ainsi racheter le journal Le Monde, pour y encourager et mener le combat socialiste, l'égalité et la solidarité... Quelle mascarade! 
Les problèmes techniques de l'élargissement de l'assiette de l'impôt, de la mise en place d'une telle taxation sont très complexes, mais est-ce une raison pour ne pas taxer? Sous prétexte de ne pas pouvoir contrôler la vitesse d'une voiture entre deux radars, ou entre deux panneaux de limitation, doit-on supprimer les limitations de vitesse? Le combat semble perdu d'avance, et cette exemption perdurera.  Notre impôt sur la fortune restera une exception française, avec une boursouflure, cette exemption singulière. Ce sera la victoire des Pierre Bergé, des marchands d'art, mais sûrement pas celle des artistes ni de l'art. Depuis la fin du XIX° siècle, où beaucoup ont ignoré les Impressionnistes pour leur préférer les Pompiers (on sent l'esprit de revanche dans cette dénomination), une culpabilité s'est transmise de génération en génération, que les margoulins exploitent ad libitum. L'art contemporain, où l'innovation prime sur la qualité, la beauté, nourrit galeristes et certains plasticiens. On ne peut les nommer tous artistes, car leur production est souvent comparable à ce que les financiers appellent les junk bonds, les actions pourries. C'est cet univers de faux-semblant et de spéculation que s'évertue à défendre le gouvernement, "pour ne pas faire effondrer le cours de l'art". De qui se moquent-ils? Les fausses valeurs s'effondreraient, pas Rembrandt, ni Michel-Ange!

La libido selon Pascal

Le philosophe Dany-Robert Dufour publiait hier un article dans le journal Le Monde, non sur l’affaire DSK mais "sur le contexte, sur le milieu, sur la culture qui imprègne le monde des affaires et de la haute finance dans lequel DSK évoluait". Il rappelait l’étonnement de l’ancien patron de la Fed, Alan Greenspan, au plus fort de la crise en 2008, car " il avait toujours cru que le sens de leurs propres intérêts chez les banquiers, était la meilleure protection qui soit pour tout le monde". Autant dire pour le philosophe que l’intérêt personnel, le désir d’avoir plus avec avidité est érigé en loi universelle. Le marquis de Sade avait déjà décrit l’obscénité du principe libéral, qui dit qu'il faut libérer les vices privées au motif que cela produit de la fortune publique. A terme, cette libération peut conduire à l’illimitation, à la démesure, au sentiment de la toute-puissance fonctionnant comme un puissant aphrodisiaque, et incitateur à tous les passages à l’acte.
Laissons aux partisans l’évocation simplette du complot pour une approche plus philosophique de l’affaire DSK. Spinoza le premier disait que le désir est l’essence de l’homme, et à la même époque Pascal détaillait ce désir, nommé concupiscence, du latin cupere qui signifie désirer. Il y a trois concupiscences qui ne seraient pas condamnables si l’homme en faisait un bon usage: la libido sentiendi, la libido dominandi et la libido sciendi. La première est la recherche de la satisfaction des désirs suscités par le corps. La deuxième, l’orgueil qui nous enjoint de dominer nous-mêmes mais aussi les autres, socialement et intellectuellement. La troisième, le désir de savoir, l’envie de connaissance que Pascal critique car la raison est limitée, et certains savoirs ne sont appréhendables qu’à travers l’intuition (qui est la marque des grands chefs). La formation dans les grandes écoles convertit sciemment la libido sciendi en libido dominandi, et les trois formes de libido feront route de conserve tout au long de la carrière. Par ailleurs, l’exercice du pouvoir, la réussite professionnelle développent l’intolérance à la frustration, jusqu’à l’hybris (démesure), terme que les Grecs utilisaient pour exprimer la violence des passions et de l’orgueil et qui était considérée comme un crime. Le parcours exceptionnel de DSK, mais on pourrait y adjoindre de très nombreux dirigeants, le mène à cet hybris où il est naturel de ne rien se refuser, et qu’on ne vous refuse rien. Les libidos sont déliées.
Il n’y aura pas d’après-DSK s’il n’y a pas un nouvel enseignement des valeurs dans nos écoles élitaires. Non pas des valeurs républicaines ou les valeurs de groupe qui n’engagent que ceux qui les profèrent, mais des valeurs grecques de la morale: "pan metron" ou "de la mesure en toute chose", en commençant par les salaires, bonus, stock-options, retraite chapeau des grands dirigeants, sportifs, acteurs. Stopper la course à l’illimitation matérielle, et remettre l’homme au centre des préoccupations. Et puisqu’il est communément admis que Sartre s’est toujours trompé, revenons donc à Camus qui fut l’homme de la mesure, face à l’homme de la radicalité. Un homme ne se mesure pas à ce qu’il fait ou a fait, à ce qu’il a amassé, mais par ce que le scrupule le retient de faire. Scrupule, les communicants qui roulent en Porsche connaissent-ils ce mot? "Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme, ou sinon…"

Les sondages

Le pouvoir médiatique était appelé le 4° pouvoir, bien avant que ne fleurissent les kyrielles de sondages qui remplissent nos journaux écrits ou télévisés, manipulant ainsi à leur gré l’opinion. Un cas d’école: la montée dans les sondages de Ségolène Royal en 2006, un an avant la présidentielle. Elle recevra l’investiture contre l’avis des ténors de Parti socialiste, ce qui entrainera sa défaite. Le même phénomène vient de se reproduire avec DSK: dix-huit mois à l’avance, sans programme, sans s’être déclaré candidat, il avait la faveur d’une majorité de Français, au moins des 57% qui ont cru à un complot. Comment un panel lambda de citoyens peut-il nous éclairer sur le profil du futur vainqueur d’une bataille qui n’a pas commencé, et quel est le but de ce matraquage bi-hebdomadaire et de la complaisance de la presse à en faire état? Le poids de l’opinion publique est devenu considérable avec le développement des technologies de l'information et de la communication. De là à vouloir la guider? A ce titre, le dernier sondage de ce week-end est renversant: 62% des 1005 sondés sont pour un arrêt progressif du programme nucléaire français, et 15% pour un arrêt brutal. C’est le résultat de Fukushima, le matraquage médiatique afférent, suivi de la décision allemande de fermer à terme ses réacteurs. Pendant le congrès des Verts, ce sondage les a ravis, ils jubilaient. Pourquoi la presse ne rapporte-t-elle pas que l’Angleterre, la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, des puissances majeures donc, relancent un programme nucléaire massif, persuadées que ce sera la technologie du XXI° siècle ? Et surtout, pourquoi poser des questions techniques qui sortent du champ de compétences des sondés? "On ne fait pas la politique à la corbeille" disait le Général De Gaulle.
Il est opportun de rappeler que la République s’est construite après le désastre de Sedan contre une conception de la politique qui consistait à déléguer aveuglément à l’autorité des chefs, pour promouvoir une politique centrée sur des idées et des programmes. Même Jaurès savait que l’opinion n’est pas naturelle, qu’un travail d’éducation politique, économique, scientifique est nécessaire. Ce travail est inexistant s’agissant du nucléaire, et les médias jouent sur l’émotion et le matraquage. Cette manipulation de l’opinion n’est pas dans l’esprit républicain, et développer ce type de sondage (question fermée) est de nature à tuer le débat d’idée et donc l’esprit républicain. Une stratégie industrielle ne se bâtit pas avec des sondages, mais avec une équipe de responsables qui mettent en oeuvre un plan, après l’avoir exposé et fait approuver par les élus. Entre l’angélisme et le pragmatisme, il y a un fossé qu’aucune bonne intention ne peut combler. Il n’y a qu’un sondage qui n’a pas été fait et qui concernait pourtant tous les citoyens: 100% des Français sont contre l’augmentation des tarifs du gaz et de l’électricité.