Le pretium doloris peut se dire autrement, en terme non juridique: le prix de la douleur. Le fait générateur de la douleur peut être une erreur chirurgicale, un accident, et la victime est en droit de demander au tribunal l'indemnisation du préjudice subi. Ce qui vient d'être accordé à une mère de deux enfants, mariée depuis plus de vingt ans est d'un autre ordre. L'article 1382 du code civil étend le champ d'application et confirme: "tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer". Ainsi, la cour d'appel d'Aix en Provence vient de condamner un père de famille à 10.000 € de dommages et intérêts pour "absence de relations sexuelles pendant plusieurs années". L'époux "conteste l'absence de relations sexuelles, considérant qu'elles se sont simplement espacées au fil du temps" et invoque des raisons professionnelles et de santé. Cette sanction est-elle une conséquence de la féminisation de la justice? Doit-on rappeler que le devoir conjugal est aboli depuis 1990 en France, que le viol conjugal est condamnable depuis 1992, et que le droit ne peut légiférer sur la sexualité des couples. Et pourtant, la Justice vient de plonger sous les couvertures, alors qu'il était d'usage qu'elle s'arrête à la porte de la chambre à coucher. Qu'en aurait-il été en d'autres temps?
Sous son chêne, le bon Roi Saint Louis aurait peut-être exigé que la plaignante reçoive dans l'heure un acompte de son dû. La plénitude alors retrouvée, l'âme et le corps en paix, ils auraient déclamé l'épitre de Saint Paul aux Corinthiens: "l'amour pardonne tout, il espère tout, il supporte tout".
Spinoza aurait recommandé à l'épouse de ne pas attendre vingt ans pour quitter son mari, au nom de son premier principe: une seule substance pour tous les attributs. Il fut le premier à affirmer que le corps avait autant d'importance que l'âme, qu'un attribut du corps était un exprimé de l'âme, et que l'agencement âme-corps aimait (retour à la case Saint Paul) ou n'aimait pas, avec ses conséquences. Son âme ne pouvait avoir la conscience de l'amour si le corps ne l'éprouvait pas. Elle était responsable de sa tristesse, qui ne s'indemnise pas, de sa castration. Ce n'est pas facile d'être un homme libre, fuir les affects négatifs, les lamentations, les longues plaintes de la vie, organiser les rencontres, rechercher des affects de joie pour augmenter la puissance d'être.
Mais l'usage abusif de l'article 1382 du code civil a de quoi étonner. Le mal qui est fait ne s'efface pas, tout dommage ne s'évalue pas, ne se chiffre pas, ne s'indemnise pas, ne se répare pas. Pour cette raison, une religion a prôné le pardon, et la sagesse de l'homme l'oubli. Demander réparation aux tribunaux, c'est une façon légale de réclamer vengeance, qui noircit l'âme. L'excès de recours aux tribunaux, de dépôts de plainte au nom de la réparation n'est pas signe d'une société apaisée, détentrice des valeurs qu'elle prétend. Dans une société qui a longtemps refusé la loi du marché, mais de plus en plus dirigée, contrôlée par la Justice et les avocats, se crée insidieusement un marché du dommage, un registre du pretium doloris.
La grandeur d'une vie, c'est de persévérer, persévérer dans l'être. "Si tu peux rencontrer triomphe après défaite, et recevoir ces deux menteurs d'un même front... tu seras un homme, mon fils".
Reviens, Rudyard Kipling, reviens, ils sont devenus fous!
Reviens, Rudyard Kipling, reviens, ils sont devenus fous!

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