Le parlement français, représenté par 10% des députés, a approuvé à une très large majorité la proposition de loi sur la négation des génocides, dont celui des Arméniens en 1915. Les députés de l'UMP, Nouveau Centre, PS et PCF, ont massivement voté la loi criminalisant le négationnisme d'État malgré les menaces de représailles diplomatiques, économiques et culturelles du gouvernement turc. Consensus rare de tous les partis politiques, et belle polémique dans le pays "des libertés".
Erdogan rappelle son ambassadeur. Pour qui se prend cet islamiste modéré, alors que le monde entier sait que l'Empire ottoman (et non la Turquie) a massacré 1,5 millions d'Arméniens qui avaient le tort de n'être pas musulmans? Et nous, qui sommes-nous pour décréter une vérité historique qui concerne un autre pays? De quel droit nos politiciens ferment les dossiers des historiens pour instaurer une police de la pensée? Avec mauvaise foi, le ministre des Relations avec le Parlement répond: "Il ne s’agit pas d'un texte de loi mémorielle, il s'agit d'un texte de coordination juridique..." et de rappeler que la France transpose une directive européenne sur la pénalisation du négationnisme. Il est vrai que le Parlement européen a reconnu le génocide arménien le 18 juin 1987...
Ces affrontements nationalistes sont malsains, en période de crise. A l'origine, la négation des crimes de la Shoah, ou plus souvent un fort révisionnisme a incité les politiques à intégrer la mémoire à l'Histoire, créant le concept de devoir de mémoire: apprendre à bien se souvenir. Comment les survivants des camps de l'horreur pouvaient-ils entendre l'abjecte remise en cause du génocide juif? La première loi fut la loi Gayssot (1990) "tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe" qui crée le délit de négationnisme du génocide des Juifs. Puis en 2001, le génocide arménien fut reconnu ainsi que "la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité". L'enfer est pavé de bonnes intentions, car d'autres lobbies et groupes d'appartenance allaient demander la reconnaissance de leurs souffrances. La loi de 2005 portait "reconnaissance de la Nation et la contribution nationale en faveur des Français rapatriés". Perçue comme une réhabilitation de la colonisation, une vive contestation se développa, qui conduisit à une mise en cause des lois mémorielles au nom de la "liberté pour l'histoire".
La loi votée aujourd'hui est dans la droite ligne de la logique des législateurs, et il n'y a qu'un moyen de revenir en arrière: l'abrogation de toutes les lois mémorielles. Les preuves de ces massacres de masse existent, non pas crimes de guerre mais génocide d'une ethnie. Pourquoi vouloir combattre l'imbécilité en réduisant la liberté de penser, l'expression d'opinions, en créant un ordre moral? Pourquoi vouloir pénaliser? C'est la faiblesse de la démocratie que de laisser répandre les vulgarités. Soljenitsyne s'est fait rejeter par l'intelligentsia de gauche lors de la parution de "l'archipel du goulag". Aurions-nous du emprisonner nos élites imbéciles au nom de leur négationnisme? La démocratie est le moins pire des régimes. Ne rajoutons pas une touche de tyrannie quand cela arrange un lobby, même pour la meilleure raison du monde.

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