Les enseignants des écoles primaires, des collèges et des lycées étaient en grève ce jeudi pour exiger le retrait du projet de réforme du ministre Luc Chatel. Ce dernier propose la mise en place d'un système d'évaluation des professeurs "plus juste", par une meilleure prise en compte du travail en équipe des enseignants: "ce n'est pas uniquement l'heure de cours, c'est aussi l'engagement à travers le projet pédagogique du lycée, c'est le soutien scolaire apporté aux élèves". Ce serait la fin de la double évaluation, l'une par l'inspecteur pour l'aspect pédagogique et l'autre par le chef d'établissement pour l'aspect administratif. L'évaluation des professeurs ne serait alors confiée qu'au chef d'établissement, entrainant la suppression des visites d'inspecteurs. Un principal de collège ou un proviseur de lycée mènerait, tous les trois ans, un "entretien professionnel" avec chacun des enseignants, à l'issue duquel il préconiserait ou non une augmentation de salaire. Le mécontentement est général, bien que la grève ait été peu suivie. C'est la révolution, au nom de la liberté pédagogique: difficile d'ouvrir la boite noire de la classe. Les syndicats redoutent une dérive, "le cœur de métier, à savoir le rapport à la discipline, serait marginalisé", puis la dramaturgie "c’est le modèle de l’École qui est en jeu", et enfin l'idéologie "un mode de gestion libéral du système éducatif... Le chef d'établissement devient un patron". Ils sont persuadés que seuls les professeurs sont aptes à juger de leurs résultats et n'y vont pas de main morte: "Le chef d'établissement est celui qui a quitté la classe et qu'on n'autorise pas à porter un jugement." A l'affut de tout mécontentement, François Hollande le dit avec moins de mépris: "Les enseignants veulent être évalués par des inspecteurs ou par des pairs qui sont de la même matière". Oublie-t-il que les inspecteurs ont aussi quitté la classe depuis longtemps, qu'ils évaluent les professeurs au mieux tous les six ans, pendant une seule heure, avec un préavis de deux jours, le temps d'organiser le théâtre. Ce système est désuet, vieillot mais légitimé par le temps et un corps de fonctionnaires de haut niveau qui se battront pour leur survie. Là encore se manifeste le mal français: pas seulement la résistance au changement, mais ce refus du collectif, d'être un maillon de la chaîne, de ne pas être le centre du dispositif. Ce refus de hiérarchie se retrouve aussi à l'hôpital entre son directeur et les médecins.
Il est admis depuis Georges Clémenceau que "la guerre est une chose trop sérieuse pour la confier aux militaires", de même, l'évaluation de la pédagogie d'un professeur de mathématiques est trop sérieuse pour la confier à un ancien professeur de mathématiques. Oserait-on dire à un juge: "tu n'as aucune compétence en matière aéronautique, donc tu n'as pas autorité à juger de la responsabilité de l'accident aérien du Mont Saint-Odile, ou du crash Rio-Paris?" Il faut écouter les experts quand ils vous disent ce qu'il ne faut pas faire, mais être bien prudent s'agissant de leurs recommandations. Et enfin, l'élève, les parents d'élèves et le chef d'établissement, bref les acteurs de terrain ne sont-ils pas les mieux placés pour juger de la pédagogie, de son efficacité, non pas en terme de résultats au bac mais de progression, d'acquisition d'une discipline? Le service public acceptera-t-il de satisfaire ses utilisateurs qui sont des clients et non des usagers, d'être évalué par eux? On n'est jamais jugé équitablement par ses pairs, la vie l'apprend à chacun. Une grande réforme des mentalités est nécessaire pour que s'estompent les corporatismes. Mais pour réformer, il faut être deux, convaincre, dialoguer avec la base, pas seulement avec un syndicat. La vérité ne vient pas du haut, ni du bas. C'est un chemin des uns vers les autres.

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