Le soldat Shalit

Gilad Shalit, tankiste malgré lui parce que la sécurité du pays l'exige, Français malgré lui parce que son père l'était et que c'est suffisant pour la loi française, vient d'être libéré. Derrière le soldat saluant son Premier ministre est apparu un jeune homme morne, au visage blême, apathique bien que libre, dont les 1935 jours de captivité ont cassé les ressorts. Contrairement aux commentaires joyeux exprimés sur tous les continents, à l'exception des familles de victimes des quelques mille palestiniens libérés en échange, Gilad Shalit inspirait pitié et tristesse, et portait le visage de la mélancolie. Pour des raisons politiques qui souvent recouvrent des intérêts personnels ou corporatistes, de jeunes enthousiastes ont de tout temps tué froidement des innocents, posant des bombes dans des trains, des avions, à la sortie d'offices religieux ou sur les marchés pour mieux répandre la terreur. L'élévation du niveau de conscience collectif et de civilisation n'a jamais fait fléchir les jeunes idéalistes. Cesare Battisti vit heureux au Brésil soutenu par des pseudo-intellectuels. Il ose déclarer "politiquement, j'assume tout" alors qu'il a du sang sur les mains. 
Certes l'affaire de Gilad n'est pas affaire de terroriste puisqu'il a été fait prisonnier dans son char, au cours d'un accrochage militaire sanglant le 25 juin 2006 à la frontière de Gaza. Certes les conventions de Genève n'ont pas été respectées mais les troupes israéliennes à sa recherche vont faire plus de cent morts et huit cents blessés dans les jours qui suivent. Certes la Croix-Rouge internationale n'a pas été autorisée à visiter le prisonnier. L'aurait-elle fait qu'une opération commando d'envergure aurait été lancée. Le prisonnier est vite devenu une monnaie d'échange, donc un otage, et de telle valeur que pour le préserver il n'a plus vu la lumière, ni quiconque, terré dans un trou. Une fois de plus, la tragédie commence quand tout le monde a raison. Les uns légitiment la force pour sauver un soldat, les autres la violence pour faire triompher leurs causes et libérer leurs frères prisonniers. Les uns revendiquent une terre légitimée par leur présence continue de plus de 2000 ans, les autres la revendiquent au nom d'un pacte conclu par leur peuple avec Dieu. Au milieu de cet imbroglio, un gamin de vingt ans va passer 1935 nuits de souffrance, seul, reclus, ne sachant s'il vivait sa dernière heure, et ce suspens pendant près de cinquante mille heures. A l'âge où manque l'assurance, où l'homme aime se rassurer dans les bras d'une belle, où il se construit en s'épanchant, blotti entre deux seins, s'abandonnant aux rêves, Gilad a connu la peur, la désespérance, la douleur, la faim, dans une solitude totale. On  n'a pas seulement volé cinq ans de vie à ce jeune homme, mais pis, on a brisé sa vie. Il lui faudra beaucoup de force et de temps pour se reconstruire, s'il y arrive, et sera longtemps décalé. Voilà ce qu'inspirait l'image de la libération du soldat Shalit, une grande tristesse et une profonde émotion devant ce gâchis de vie.
Noam Shalit, père du soldat, a déposé plainte en France pour "enlèvement et séquestration". Il a été entendu le 13 septembre par les deux juges français désignés. Que la forte personnalité du père s'exprime par tous les moyens pour mobiliser l'opinion et libérer son fils, quoi de plus naturel! Mais que la Justice de notre pays s'en mêle est d'un ridicule achevé. Faut-il rappeler que le caporal Gilad a été fait prisonnier au cours d'un accrochage où les deux équipiers de son char ont été tués. Les parents de ces deux pauvres soldats "morts au champ d'honneur" devraient-ils porter plainte pour "meurtre avec préméditation"? L'indépendance des juges leur donne quelquefois des ailes. Nous souhaiterions qu'ils aient seulement les pieds sur terre.

Aucun commentaire: