Buffett et l'impôt

Le milliardaire américain, Warren Buffett ne manque pas d'humour, ou de cynisme. Classé troisième fortune mondiale aujourd'hui avec plus de 50 milliards de dollars (et première en 2008 avec 65 milliards), il plaide pour augmenter les impôts des ultra-riches. Cet homme de 81 ans, qui a commencé sa vie en distribuant des journaux, vient de publier sa feuille d'impôts pour prouver qu'il paye moins d'impôts que sa secrétaire. Qu'il incite le Président Obama à ne plus cajoler les millionnaires, à partager les sacrifices en ces temps de crise, qu'il incite ses homologues à suivre son exemple est tout à son honneur. A la suite de ses appels, un groupe de seize patrons français demandait cet été à être surtaxés, et le journal La Tribune les raillait en titrant: la France est sauvée. W. Buffett a décidé de donner la moitié de sa fortune à des œuvres humanitaires, engageant ses confrères à le suivre. Personne ne l'a entendu en France, car les exemptions d'impôts n'y sont pas aussi alléchantes que de l'autre côté de l'Atlantique.
Mais le diable est dans les détails, et sa démonstration lui ôte quelque crédibilité. Il déclare avoir gagné 62,8 millions de dollars l'année dernière, ramenés à une somme imposable de 39,8 millions. Il précise avoir payé 6,9 millions de dollars en impôts, soit un taux de 17,3 % plus faible, selon lui, que ce que payent de nombreux Américains, y compris sa propre secrétaire. Les lecteurs normaux avaient compris que sa secrétaire ne payait pas 7 millions d'impôts mais un taux d'environ 30%, supérieur au sien, mais des lecteurs éclairés ont signalé que W. Buffett était l'actionnaire majoritaire de sociétés qui gagnaient beaucoup d'argent, sinon les titres ne seraient pas évalués à ces hauteurs-là. Ses sociétés payent donc un impôt sur les bénéfices de 35%, et si c'est l'entreprise qui fait le chèque, la charge de l'impôt revient soit à l'actionnaire dont les dividendes auraient été plus élevés, soit aux salariés qui auraient pu bénéficier d'augmentations de salaire, ou les deux à la fois. Si monsieur Buffet n'est taxé qu'à 17, 3% , il suggère qu'en dehors de l'impôt sur les dividendes (15%), il ne supporte rien de l'impôt sur les sociétés et que l'intégralité de cette charge est assumée par les salariés, ce qui n'est certainement pas vrai. A vouloir trop démontrer, on se prend les pieds dans le tapis. Notre humaniste philanthrope a raison de demander un taux d'imposition plus élevé équivalent au taux du cadre américain moyen, ce qui lui couterait 6 millions de plus. Sa vie n'en serait pas modifiée, mais il ne nous montre que la partie visible de l'iceberg.  Il aurait eu beaucoup plus de crédit s'il avait dénoncé l'ingénierie financière qui permet de s'enrichir de cinquante milliards en soixante ans. 
Ce débat sur les impôts agitera notre société pendant la campagne électorale, révélant la fracture gauche-droite et les sempiternels lieux communs. Les uns diront que les riches doivent payer, il en va de la justice sociale, et les autres qu'un bouclier est nécessaire car 50% de prélèvement est prohibitif. Personne ne parlera de la face cachée de l'iceberg, de l'ingénierie financière. Le débat sera d'autant plus passionné que les bretteurs seront de condition modeste et peu concernés par des réformes fiscales. Pendant ce temps, les stars du show-biz, du foot, socialistes ou non, et les super-riches... se tairont.

Aucun commentaire: