La Belgique est en quête d'un gouvernement et le leader socialiste wallon Elio di Rupo chargé de trouver un compromis avec les Flamands. Malgré la difficulté et l'ampleur de la tâche que lui a confié le Roi, il a pris le temps de déposer le 19 juillet une proposition de loi à la Chambre des représentants, d'un intérêt des plus manifestes: "création d’une commission de prospective économique, sociale et environnementale en vue d’établir des indicateurs de prospérité". Explication du PS: l’appréciation de la qualité de vie des citoyens est évaluée en termes quantitatifs au travers d’un indicateur hégémonique: le Produit National Brut (PNB). Cet indicateur est aveugle à l’augmentation ou non du bien-être individuel et collectif de la population, à la répartition des richesses et aux inégalités sociales. Il n’est pas adéquat pour mesurer le bien-être de nos concitoyens, le progrès et l’évolution de la prospérité de notre société.
Sans l’élaboration d’une nouvelle politique, le débat de la pertinence d’indicateurs économiques est oiseux, et ce n'est pas ainsi que les socialistes wallons se réconcilieront avec les libéraux flamands. Mais cette demande n'est pas sans rappeler Jeremy Bentham (en photo), père de l'utilitarisme, système qu'il résumera en 1768 par la formule: "le plus grand bonheur du plus grand nombre". Il mit au point une méthode, le "calcul du bonheur et des peines", visant à déterminer scientifiquement la quantité de plaisir et de peine générée par nos diverses actions en fonction de la durée, l'intensité, la certitude, la proximité, l'étendue, la fécondité et la pureté. L'action la plus morale est celle qui réunit le plus grand nombre de critères. Les socialistes belges mesureront-ils le bien-être de leurs concitoyens en s'inspirant des études de Bentham?
Une enquête sur le niveau de vie des Français en 2009 vient d'être diffusée que la presse (Le Monde, le Point, l'Expansion, France2...) titre ainsi: progression de la pauvreté, montée des inégalités. Le résumé succinct est: niveau de vie médian augmente, les riches sont plus riches et les pauvres plus pauvres. En traduction mathématique: la moyenne et l'écart-type augmentent, l'écart-type étant la dispersion d'une série de valeurs autour de leur moyenne. Il n'est pas question de minimiser les grandes difficultés de 10% de la population dont le niveau de vie a baissé de 1,1%, et l'État doit veiller sur les plus démunis, mais Jeremy Bentham aurait considéré, contrairement à nos journalistes contemporains, que malgré la crise, le plus grand nombre avait vu une amélioration de sa condition, donc l'État avait fait son travail.
Pour Aristote, qu'il y ait des gens très riches et très pauvres ne relève pas de la justice mais de la constitution de la Cité. L'injustice consiste à prendre plus que sa part. Dans la tradition grecque, être juste est une excellence, une vertu. La vertu est une disposition de l'âme, dans toute circonstance, c'est d'un autre ordre qu'être juste en appliquant la loi, en agissant conformément à la loi. De nos jours, les inégalités de richesse ou de possession sont souvent considérées comme des injustices, mais la notion de bien-être n'est jamais évoquée. Relisons à ce sujet la fine analyse de Tocqueville sur le bien-être matériel en Amérique: "ce qui attache le plus vivement le cœur humain, ce n'est pas la possession paisible d'un objet précieux, c'est le désir imparfaitement satisfait de le posséder, et la crainte incessante de le perdre"... "Lorsque, au contraire, les rangs sont confondus et les privilèges détruits, quand les patrimoines se divisent et que la lumière et la liberté se répandent, l'envie d'acquérir le bien-être se présente à l'imagination du pauvre et la crainte de le perdre à l'esprit du riche. Il s'établit une multitude de fortunes médiocres. Ceux qui les possèdent ont assez de jouissances matérielles pour concevoir le goût de ces jouissances, et pas assez pour s'en contenter..." L'indicateur de bien-être sera idéologique ou ne sera pas.
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