"Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide" écrivait Albert Camus dans les premières pages du Mythe de Sisyphe. Autrement dit, la vie vaut-elle la peine d'être vécue? Les existentialistes prônaient la révolte en réponse à l'absurde, mais refusaient le suicide. Les derniers évènements de la semaine nous rappellent que le suicide reste un problème très actuel. Les derniers suicides des personnels de l'Office National des Forêts, ceux de France Télécom interpellent mais l'exploitation par les syndicats détournent de la véritable détresse qu'ils recouvrent. En 1878, Nietzsche déjà lançait un appel au respect du suicidé et de son acte: « Il y a un droit en vertu duquel nous pouvons ôter la vie à un homme, mais aucun qui permette de lui ôter la mort : c'est cruauté pure et simple. »
Les statistiques doivent être manipulées avec précaution, mais on peut affirmer que les hommes se suicident plus que les femmes, trois fois plus en France, et que le taux reste aux alentours de 16 pour cent mille personnes. Il y a donc trois fois plus de morts de cette façon brutale que sur les routes par accidents. Et encore, combien d'accidents sont-ils des suicides déguisés? Que dire des pannes de voiture inexplicables sur un passage à niveau? Mais ce week end, des drames ont fait le buzz, et tout d'abord la mort d'Amy Winehouse, chanteuse bourrée de talents qui s'est consciencieusement suicidée pendant des années à force de drogues et d'alcools et qui vient de terminer sa descente aux enfers à 27 ans? Qui pourra comprendre que sa vie ne valait pas la peine d'être vécue? Qui pourra pardonner à son salaud de mari de l'avoir initiée à la drogue? Même Nietzsche ne respecterait pas cette déchéance.
En opposition, David Servan-Schreiber vient de perdre son long combat contre la maladie. Médecin, docteur es-sciences, doté d'une force vitale hors du commun, il a voulu transmettre une espérance à ceux qui sont atteints de ces terribles cancers, les aider à ralentir la progression de la maladie. "Fais les choses importantes que tu as à faire", écrivait-il, acceptant la mort en digne descendant de Montaigne: "la mort est à l'origine d'une autre vie". Amy, elle n'acceptait pas la mort, elle rejetait la vie et a jeté au feu les talents qu'elle avait reçus. Paix à son âme, mais pas à celle du tueur fou de Norvège, qui mérite la damnation comme tous ceux qui haïssent leurs prochains et l'humanité. C'est le degré zéro du niveau de conscience, c'est un suicide de la condition humaine. Pourtant, à la lecture de Leibniz, l’existence des damnés répond à une nécessité logico-métaphysique : leur présence seule constitue la condition de possibilité du progrès des âmes dans le monde. "Dieu veut le meilleur. Il ne veut pas le mal ou le péché : il le permet parce que l’harmonie universelle en est inséparable comme, en peinture, la lumière est mise en évidence par l’ombre, ou, en musique, la consonance générale rendue plus vive par des dissonances (…) Dieu ne pouvait-il donc éviter la damnation de certains ? Il le pouvait. Mais alors ce monde n’eût pas été le meilleur ». Quel niveau de conscience et de philosophie faut-il atteindre pour tolérer l'existence de ces fous, qui brisent des vies humaines, assurés que ces vies ne valaient pas la peine d'être vécues. On aurait aimé qu'ils se réservent la dernière balle, s'ils étaient des hommes.
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