Un an sans gouvernement

Depuis l'élection du 13 juin 2010, cela fait un an, un an sans gouvernement. Le record du monde est battu, et pourtant la Belgique ne se porte pas si mal en terme de croissance. L'OCDE annonçait (Le Soir du 25 mai) une prévision de croissance de 2,4% en 2011, 30% supérieure à l'ancienne prévision. Ainsi, le déficit ne devrait être que de 3,6% cette année, contre 4,1% du PIB l'année précédente. Les esprits taquins n'ont pas cessé de commenter les très bons résultats d'un pays sans gouvernement, alors que la France faisait moins bien avec une présidence forte... Preuve d'inefficacité ou d'inutilité? Des deux, mon colonel, ont répondu en masse les anarchistes, et souhaitant la suppression des gouvernements, par mesure d'économie il va de soi! Ces indicateurs positifs n'ont pas incité les politiciens flamands et francophones à trouver un accord, mais l'avenir est moins rose qu'il n'y parait vu de loin.
A ceux qui pensent que des économies substantielles découlent d'un pays sans gouvernement, il est urgent de les décevoir. Le gouvernement démissionnaire de Leterme a été reconduit, en charge des affaires courantes, donc sans possibilité de lancer de nouveaux projets, réformes ou dépenses. Il n'a pu ainsi aggraver le déficit, ni s'attirer le mécontentement de la population en recherche d'alternance, comme c'est le cas dans tous les pays européens. Il comprend 15 ministres fédéraux et 6 secrétaires d'État. Mais il ne faudrait pas oublier les 10 ministres du gouvernement flamand, les 9 ministres du gouvernement wallon, les 8 ministres du gouvernement bruxellois (dont 3 secrétaires d'État), les 7 de la communauté francophone (dont 4 cumulent) et les 4 de la communauté germanophone. Pour terminer cette représentation nationale, rappelons que la Belgique compte dans ses parlements 534 députés et sénateurs, et dans ses dix provinces, 10 gouverneurs, 60 députés permanents (les « ministres » provinciaux) et 737 conseillers provinciaux. Tous les ministres et secrétaires d’État ont un cabinet pléthorique de personnes appartenant généralement au même parti que le ministre. Les cinq vice-premiers ministres ont droit à deux cabinets, et au total, le gouvernement fédéral compte environ mille cabinettards. Il est inutile de plus détailler pour comprendre que cet éparpillement du pouvoir rend la Belgique ingouvernable, alors que la gestion quotidienne de l'État belge peut être "solide".
Tout allait pour le mieux avant que l'agence de notation Ficht Ratings ne s'inquiète de la persistance de la crise institutionnelle, ce qui l'a conduit à abaisser de stable à négative la perspective de la note du pays. Un bateau lancé peut temporairement se passer de commandant, mais il devient nécessaire pour changer de cap ou de vitesse. La Belgique s'était engagée à retourner à l'équilibre des comptes en 2015, et à réduire sa dette qui a dépassé les 100% du PIB. Certaines mesures d'austérité s'imposent, qui ne pourront être décidées sans un accord politique sur la réforme institutionnelle. Il faudrait dégager des excédents au niveau des collectivités ou mener une réforme "significative" de la Sécurité sociale, ce qui semble peu probable au vu des contentieux entre les communautés linguistiques. Sans la mise en place rapide d'un gouvernement, en septembre par exemple, la note de l'État belge serait dégradée, entrainant une augmentation des taux d'intérêts et alourdissant le poids de la dette.

La fin de la récréation est sifflée. Les organisations patronales flamandes Unizo, Boerenbond et Voka n'accepteront pas que des blocages institutionnels affectent l'économie et leurs intérêts particuliers. Mais les traces de ces affrontements resteront profondes. Entre les communautés tout d'abord: le fossé s'est creusé entre le Nord et le Sud, et il semble que la Belgique sous sa forme actuelle ne soit plus viable. Entre les politiques et la population d'autre part: quelle que soit la communauté, moins de 15% des Belges ont confiance dans la classe politique. La sphère politique est discréditée pour longtemps,  et ce n'est pas le moindre dommage, au moment où les défis économiques, écologiques et sociaux nécessitent un retour du politique.

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