La libido selon Pascal

Le philosophe Dany-Robert Dufour publiait hier un article dans le journal Le Monde, non sur l’affaire DSK mais "sur le contexte, sur le milieu, sur la culture qui imprègne le monde des affaires et de la haute finance dans lequel DSK évoluait". Il rappelait l’étonnement de l’ancien patron de la Fed, Alan Greenspan, au plus fort de la crise en 2008, car " il avait toujours cru que le sens de leurs propres intérêts chez les banquiers, était la meilleure protection qui soit pour tout le monde". Autant dire pour le philosophe que l’intérêt personnel, le désir d’avoir plus avec avidité est érigé en loi universelle. Le marquis de Sade avait déjà décrit l’obscénité du principe libéral, qui dit qu'il faut libérer les vices privées au motif que cela produit de la fortune publique. A terme, cette libération peut conduire à l’illimitation, à la démesure, au sentiment de la toute-puissance fonctionnant comme un puissant aphrodisiaque, et incitateur à tous les passages à l’acte.
Laissons aux partisans l’évocation simplette du complot pour une approche plus philosophique de l’affaire DSK. Spinoza le premier disait que le désir est l’essence de l’homme, et à la même époque Pascal détaillait ce désir, nommé concupiscence, du latin cupere qui signifie désirer. Il y a trois concupiscences qui ne seraient pas condamnables si l’homme en faisait un bon usage: la libido sentiendi, la libido dominandi et la libido sciendi. La première est la recherche de la satisfaction des désirs suscités par le corps. La deuxième, l’orgueil qui nous enjoint de dominer nous-mêmes mais aussi les autres, socialement et intellectuellement. La troisième, le désir de savoir, l’envie de connaissance que Pascal critique car la raison est limitée, et certains savoirs ne sont appréhendables qu’à travers l’intuition (qui est la marque des grands chefs). La formation dans les grandes écoles convertit sciemment la libido sciendi en libido dominandi, et les trois formes de libido feront route de conserve tout au long de la carrière. Par ailleurs, l’exercice du pouvoir, la réussite professionnelle développent l’intolérance à la frustration, jusqu’à l’hybris (démesure), terme que les Grecs utilisaient pour exprimer la violence des passions et de l’orgueil et qui était considérée comme un crime. Le parcours exceptionnel de DSK, mais on pourrait y adjoindre de très nombreux dirigeants, le mène à cet hybris où il est naturel de ne rien se refuser, et qu’on ne vous refuse rien. Les libidos sont déliées.
Il n’y aura pas d’après-DSK s’il n’y a pas un nouvel enseignement des valeurs dans nos écoles élitaires. Non pas des valeurs républicaines ou les valeurs de groupe qui n’engagent que ceux qui les profèrent, mais des valeurs grecques de la morale: "pan metron" ou "de la mesure en toute chose", en commençant par les salaires, bonus, stock-options, retraite chapeau des grands dirigeants, sportifs, acteurs. Stopper la course à l’illimitation matérielle, et remettre l’homme au centre des préoccupations. Et puisqu’il est communément admis que Sartre s’est toujours trompé, revenons donc à Camus qui fut l’homme de la mesure, face à l’homme de la radicalité. Un homme ne se mesure pas à ce qu’il fait ou a fait, à ce qu’il a amassé, mais par ce que le scrupule le retient de faire. Scrupule, les communicants qui roulent en Porsche connaissent-ils ce mot? "Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme, ou sinon…"

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